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rémy de gourmont

  • Paysage de Normandie: Le Mont-Saint-Michel par Rémy de Gourmont

    Cela n'empêche pas de se reporter au temps passé et de rêver du vieux Mont-Saint-Michel. Je l'ai connu avant que la digue de Pontorson fût commencée, alors que celle de la Roche-Lodin se débattait encore contre les premières difficultés; je l'ai connu avant les restaurations, avant les touristes, avant les hôtels, quand il se dressait nu et inconnu dans les grèves et les flots, quand c'était une expédition que d'aller là, quand il fallait louer une voiture et un guide qui vous faisait peur des sables mouvants, quand cela valait la peine, enfin.  

     

    Le Mont-Saint-Michel, j'en ai fait le tour en barque, au clair de la lune, avec des marins qui chantaient des complaintes bretonnes, et je nommais pas leur nom leur tours et les poternes à mesure qu'elles passaient sous nos yeux. Si quelqu'un devait regretter le vieux Mont-Saint-Michel, c'est moi, mais je ne regrette jamais rien. J'ai trop de philosophie: les choses, comme les hommes doivent subir leur destiné. Seulement; je n'y vais plus, depuis que tout le monde y va. Est-ce que je retrouverais ma vieille chambre qui ouvrait sur les remparts, où je pouvais me promenet une partie de la nuit et regarder le flot monter d'une poussée rapide et entourer en quelques instants les murailles qui sonnaient sous ses coups?

     

    J'ai vu les ruines du vieux cloître où poussaient les herbes folles, le vieux cloître dolent si gracieusement refait en sucre blanc, comme par un confiseur, la rude salle des chevaliers aux peintures effacées, le cachot de Barbès, grand comme une cage, La Merveille froide et nue, où les sièbles sommeillaient dans le silence.

     

    Pour moi, le Mont-Saint-Michel n'est plus qu'une vision. La première fois que j'y suis allé, c'était à pied, à travers les grèves. Au moindre bruit, à la moindre flaque d'eau miroitant au loin, on croyait voir le flot se gonfler. On consultait sa montre pour se rassurer. La dernier fois, c'était par la digue où les rails étaient déjà posés. Entre ces deux étapes, j'y ai passé bien des jours, même l'hiver, dans la tempête. Je ne le reverrai plus, et c'est beaucoup moins la digue, après tout bien commode, qui m'en éloigne, que l'amas et la stupidité des touristes. Il est triste qu'une belle chose n'acquière toute sa beauté que par l'admiration des hommes, et que cette admiration créatrice devienne si vite indiscrète. Mais tout est contradictoire. C'est une nécessité de vie. La foule gâte le Mont-Saint-Michel et sans la foule il vivrait à peine.