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  • Culture de Normandie:Du Loup Garou ou Varou

    par Louis du Bois


    Fit lupus, et veteris servat vestigia formæ,
    Canities eadem est, eadem violentia vultu,
    Iidem oculi lucent, eadem feritatis imago.
    OVIDE, Mét. liv. I, v. 237.


    On trouve le Loup-Garou dans les contes superstitieux de la pluplart des peuples : car les erreurs et les sottises ont pour ainsi dire fait le tour du globe, et se sont assises en souveraines sur le trône de l’univers.

    Il est bien probable que ce scélérat de Lycaon que dans son propre palais Jupiter prit la peine de changer en loup, fut un des premiers et sera toujours le plus célèbre des loups-garous anciens et modernes.

    Sans doute ce nom de loup-garou signifie le loup dont il importe beaucoup de se garrer ; peut-être aussi cette dénomination vient-elle du mot gare, employé par les paysans pour bigarré, de plusieurs couleurs : le loup-garou étant quelquefois de couleurs variées. On disait autrefois être en garrouage pour dire être en débauche, et la conduite du loup-garou en effet n’est pas une conduite à suivre ; c’est dans ce sens que La Fontaine a dit :

    Que Jupiter était en garrouage,
    De quoi Junon était en grande rage.

    Du Cange dérive le mot garou de l’Anglais Were, primitif celtique d’où les latins ont fait Vir, homme ; Were à la même signification : ainsi le loup-garou serait un loup homme ou un homme changé en loup. De Were on a fait Garou, comme de William on a fait Guillaume, de Vespa guêpe, de Vadum gué, de Viscum gui, etc. Si l’on en croit Mitalier, le mot de Garou est juif ; Saumaise le dérive de Varare, passer, courir. Pasquier dit en parlant des loups-garous (VIII, 61), que Pline (liv. 8) « se moque de ceux qui de son tems croyaient que quelques hommes étaient transformés en loups : erreur qui s’est transmise jusque à nous quand nous les appelons loups-garous. Vrai que, pour en user proprement, il le faudrait rapporter à la lycanthropie, maladie discourue par les médecins, quand une personne, affligée d’une imagination furieuse, pense être transformée en loup. »

    Le loup-garou, le guérou ou varou, est une sorte de loup par excellence qui, dans les longues nuits de l’hiver, surtout pendant l’avent de Noël, infeste principalement les campagnes, répand l’alarme et l’épouvante dans les cerveaux assez bien disposés des paysans.

    Le loup-garou a donné naissance à une encyclopédie d’histoires répétées d’âge en âge, et transmises soigneusement par les crédules grand’mères à leurs petits-enfans épouvantés. Il est le héros très actif de presque tous les contes merveilleux ; il est le grand moteur de tout ce qu’il y a de mieux dans ce genre.

    Des loups cruels, jadis très communs à cause de la grande quantité de forêts qui couvrait la Gaule, profitant des longues nuits pour commettre plus sûrement leurs brigandages, ont probablement donné l’être à l’histoire des loups-garous ; et, comme l’ignorant est surtout avide de prodiges, il a bien fallu supposer que des loups aussi carnassiers étaient des loups surnaturels : ce qui offrait à la peur une excuse et aux contes extravagans une source intarissable d’intérêt, de fictions et de développemens. Ces mauvais principes qui ne règnent que pendant les longues nuits d’hiver, ces génies soit du bien, soit du mal, qu’on retrouve partout où le mal est mêlé de bien, où la rigueur des hivers succède au charme de l’été, où le jour fait place à la nuit, ces idées qui avaient fait adopter par les Perses un Oromase et un Arimane, n’ont pas peu contribué à mettre en crédit les loups-garous, les sorciers, les laitices, les larves, et cette foule d’esprits bienveillans ou pervers qui sont censés exposer les hommes à tant de chances diverses.

    Le loup-garou est en Normandie un homme dont le diable s’est emparé et que, tous les soirs après le coucher du soleil, il revêt d’une peau de loup, de chèvre ou de mouton. Cette peau s’appèle une hure. Le diable, auquel ce malheureux est échu en partage, le traite fort durement ; les coups de bâton trottent, les croquignoles et les nasardes ne sont point épargnées ; les gourmades et les horions pleuvent à foison ; le pauvre patient est fouetté cruellement. C’est ce qui arrive surtout, si à l’heure que Satan lui a fixée, le possédé ne se trouve pas exactement au rendez-vous qui est ordinairement le pied d’un if ; le malin va trouver chez lui le retardataire, l’entraîne rapidement par les oreilles, et l’étrille d’importance, et pour le bon exemple, au centre de chaque carrefour, et devant toutes les croix du voisinage.

    Si un homme courageux rencontre le loup-garou et qu’il ait pour lui de bonnes intentions, il peut arracher au diable sa proie ; mais il faut ou que le diable soit aussi fin qu’on le dit, ou que les hommes courageux soient passablement rares : car on raconte fort peu d’histoires de loups-garous délivrés.

    Il est vrai que la délivrance d’un loup-garou n’est pas une affaire aussi facile qu’on peut l’imaginer ; il faut beaucoup d’adresse pour amener à bon port cette périlleuse entreprise. Quoi qu’il en soit, voici la recette la plus certaine ou au moins la plus accréditée parmi les paysans. Lorsque on rencontre le loup-garou et qu’on veut l’arracher à la puissance du diable, il faut lui porter dans le front trois coups de couteau bien appliqués. Si le sang coule, le loup-garou est sauvé, sa peine lui est remise, sa hure tombe, comme celle d’Azor rendu à la tendre Zémire ; il redevient ce qu’il était auparavant. Dans quelques cantons on prétend qu’il faut tirer trois gouttes de sang. On n’est pas bien sûr que les loups-garous ne soient condamnés à courir que pendant quatre ans : suivant les autorités les plus authentiques, la pénitence d’un loup-garou dure sept années. Cette pénitence rigoureuse peut être abrégée : elle finit au moment où le malheureux est délivré. Mais si, en cherchant à l’affranchir du pouvoir infernal, on a le malheur de le manquer, c’est-à-dire de ne pas faire couler de son sang les gouttes requises ou de ne pas l’atteindre au front, il s’opère une sorte de tacite réconduction et le bail et la peine recommencent pour sept ans entiers. Il faut que le malheureux coure sur de nouveaux frais.

    Les loups-garous ont quelquefois été l’objet de poursuites judiciaires. En 1574, le parlement de Dôle (Recueil C. p. 175) rendit un arrêt qui condamna au feu un anthropophage qui, déguisé en loup-garou, avait dévoré des enfans ; en général il est beaucoup moins féroce dans nos contrées et de nos jours.

    Voici l’origine des loups-garous selon les paysans. Avant la révolution on était dans l’usage de publier des monitoires dans les églises contre les malfaiteurs qui n’avaient pu être découverts par des moyens naturels, et contre ceux qui, ayant connaissance du crime et du criminel, ne les dénonçaient pas. Ces monitoires recevaient aussi le nom de Quérémonies ou de Quérimonies. Les paysans étaient persuadés que, si, malgré les différentes publications des monitoires au prône de la messe, le criminel restait inconnu et laissait passer la troisième publication, il appartenait au diable et était obligé de courir le loup-garou. Il en était de même de ceux qui avaient refusé de faire la dénonciation du coupable.

    Comme c’est pendant l’hiver et à travers les mauvais chemins des campagnes que court le loup-garou, il doit être couvert de boue : c’est à cause de cet accident, qu’on dit, proverbialement, d’une personne qui se trouve en cet état, qu’elle est crottée comme un varou.