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le lac de flers

  • Légendes de Normandie:Le Lac de Flers


    Auteur: Amélie Bosquet (1844)


    Près de la ville de Flers se trouve un bois dans lequel est renfermé un étang ou plutôt un petit lac. Ce lieu est silencieux et isolé et le mirage des grands arbres estompe la surface du lac de teintes si sombres qu’on se prend à rêver de quelque effrayant mystère qui se cache, comme un limon impur, au fond de ces eaux dormantes.

    Il y a beaucoup, beaucoup d’années dit la tradition, existait sur cet emplacement, un couvent fondé par un pécheur repentant en expiation de ses péchés. Durant les premiers temps de la fondation, les moines menèrent si sainte vie t'elle que les habitants de la contrée environnante accouraient en foule, pour être édifiés de leurs pieux exemples et de leurs touchantes prédications. Mais le couvent devint riche et somptueux et peu à peu, les moines se départirent de la stricte observance de leur règle. Bientôt l’église du monastère demeura fermée, les chants religieux cessèrent de retentir sous ses voütes, une clarté triomphante ne vint plus illuminer ses sombres vitraux et la cloche de la prière ne fit plus entendre son tintement matinal pour réveiller tous les coeurs à l’amour de Dieu. Mais en revanche, le réfectoire réjoui de mille feux, ne désemplissait ni le jour ni la nuit; des choeurs bachiques, où perçaient des voix de femmes, frappaient tous les échos de leur sacrilège harmonie et les éclats d’une folle ivresse annonçaient au voyageur et au pèlerin qui passaient devant l’enceinte du monastère que le sanctuaire de la dévotion et de l’austérité s’était transformé en une Babel d’impiétés et de dissolutions.

    C’est ainsi que, la veille d’une fête de Noël, les moines au lieu d’aller célébrer l’office, se réunirent pour un profane réveillon. Cependant quand vint l’heure de minuit, le frère sonneur étant à table avec les autres, la cloche qui d’ordinaire se faisait entendre à cette heure pour appeler les fidèles à la messe, commença a sonner d’elle-même ses plus majestueuses volées. Il y eut alors dans le réfectoire, un moment de silence et de profonde stupeur. Mais un des moines les plus dissolus essayant de secouer cette terreur glaçante, entoura d’un bras lascif une femme assise à ses côtés, prit un verre de l’autre main et s’écria avec insolence: « Entendez-vous la cloche frères et soeurs ? Christ est né, buvons rasade à sa santé ! » Tous les moines firent raison à son toast et répétèrent avec acclamation: « Christ est né, buvons à sa santé! » Mais aucun d’eux n’eut le temps de boire: un flamboyant éclair comme l’épée de l’archange, entrouvrit la nuée et la foudre lancée par la main du Très-Haut, frappa le couvent qui oscilla sous le choc et tout à coup s’abîma à une grande profondeur dans la terre. Les paysans qui s’étaient empressés d’ accourir à la messe, ne trouvèrent plus à la place du monastère, qu’un petit lac, d’où l’on entendit le son des cloches jusqu’à ce que le coup de la première heure du jour eüt retenti.

    Chaque année, disent les habitants du pays, on entend encore le jour de Noël, les cloches s’agiter au fond du lac et c’est seulement pendant cette heure, où les moines sont occupés à faire retentir le pieux carillon, que ces malheureux damnés obtiennent quelque rémission aux tourments infernaux qui les consument de leurs plus dévorantes atteintes.