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légendes de normandie

  • Culture de Normandie: L'impitoyable sire de la Lande-Patry.

    Par Jules Lecoeur, 1883.

     

    Un des sires de la Lande-Patry fut, dit la légende, un brigande sans foi ni loi qui pillait impitoyablement les campagnes, mettait à sac la chaumière du pauvre paysant lui enlevait ses troupeaux, le tourmentait cruellement, détroussait les voyageurs et dépouillait à l'occasion les églises et les monastères. Rien, ni personne n'était à l'abri de ses rapines de ses violences; il était le fléau du pays.

     

    Son nom seul faisait trembler les plus hardies même à plusieurs lieues autour de son repaire, et quand éclatait soudain ce cri si redouté: Ganne! Voilà Ganne!, tous, hommes femmes et enfants s'enfuyaient, affolés de terreur comme les passereaux devant l'oiseau de proie; c'est qu'on savait que la moindre résistance, le plus faible murmure était aussitôt punis de la corde ou du cachot.

     

    Souvent on voyait, aux premières lueurs de l'aube, le pont-levis du château s'abaisser et des profondeurs de la poterne une troupe rapide de cavaliers s'élancer. C'était Ganne et ses compagnons allant porter dans les campagnes désolées le rapt, le pillage, le meurtre et l'incendie.

     

    Longtemps les crimes de Ganne demeurèrent impunis: ce fut en vain qu'on l'assiégea dans son château, qu'on lui dressa des embûches. Son esprit fertile en ressources savait rendre inutiles tous les moyens employés pour le prendre, savait le faire échapper à toutes les poursuites. Tantôt en faisant ferrer son cheval à rebours, il mettait sur une fausse piste les cavaliers courant après lui; tantôt, pressé de trop près dans son château entouré d'ennemis, il leur échappait par des souterrains donnant au loin dans la campagne et conduisant jusqu'à Domfront même. Puis c'est dans le ventre d'un cheval abattu qu'il se cachait, après avoir ordonné qu'on le traînât dehors, au-delà des lignes des assiégeants.

     

    Une autre fois enfin, qu'il était assiégé, et que, les provisions manquant, il lui eût fallu se rendre à merci, il sut de nouveau tromper ses ennemis. Il ne lui restait qu'un boisseau de blé; il le fit manger par sa dernière vache, qu'on tua ensuite et dont on jeta les intestins par-dessus les remparts.

     

    Le stratagème réussit. La place ne pouvait être prise d'assaut et désespérant de réduire par la famine des gens si bien approvisionnés, les assiégeants se dispersèrent, décampèrent jusqu'au dernier, et Ganne put reprendre le cours de ses déprédations.

     

    Tant de forfaits ne pouvait demeurer toujours impunis. Ganne tomba dans une embuscade et accablé sous le nombre comme la bête fauve sous la meute, il fut capturé. On le garrotta étroitement, et il fut porté, caché avec soin dans un manteau, au bord de la douve de son château. De grandes clameurs appelèrent la châtelaine,

     

    • de quel supplice, lui crièrent les paysans, faut-il punir un scélérat, traître à son dieu, traître à son roi et tout couvert d'opprobre et de sang?

    • Qu'il soit répondit la châtelaine, ignorant qu'il s'agissait de son époux, enfermé dans un tonneau garni de pointes de fer à l'intérieur et roulé du haut en bas d'une colline.

    • Ainsi va être fait, répondit-on.

     

    Et Ganne, mis dans un tonneau plus hérissé de longs clous, de lames de couteaux, de pointes de flèches et de faux que la herse du laboureur ne l'est de ses dents de fer, fut roulé du haut d'une colline semée de rocs et subit l'affreux supplice qu'il avait entendu dicter par sa femme aux manants.

  • Légendes de Normandie par Amélie Bosguet

    Légendes de Normandie par Amélie Bosguet

    éditions Ouest-France

    Légendes de Normandie

    Si la Normandie, au contraire de la gascogne, de la Bretagne et de tant d'autres régions, ne compte pas de grande collecte dans le domaine du conte, elle a suscité, en revanche, une ?uvre pionnière dans le domaine de la légende. Née en 1815, morte en 1904, Amélie Bosquet a donné en 1845, sous le titre « Normandie romanesque et merveilleuse », Une énorme compilation des récits légendaires les plus caractéristiques de la Normandie. Des traditions liées aux fées et aux lutins jusqu'aux chasses fantastiques, aux histoires de fantômes et aux vies de Robert le Diable et Richard sans peur, rien ne lui échappe. Précise et ironique, ne perdant jamais le sens de l'humour, Amélie Bosquet nous donne une somme qui a inspiré les « Légendes rustiques » de George sand et lui a valu l'estime de flaubert dont elle était l'amie. Avec cette oeuvre, nous découvrons aussi une personnalité peu commune de femme écrivain, libre et franche.

  • Culture de Normandie: Saint-Germain et le dragon

    Le Trou Baligan était une sorte de grotte qui s’ouvrait autrefois dans les falaises du Nez de Flamanville. Entièrement dissimulée, d’abord forte étroite, elle s’élargissait ensuite progressivement. On raconte qu’elle conduisait jusque sous l’église du village.

    Un véritable monstre, aux allures de serpent, d’une taille prodigieuse s’y serait établi, sortant de temps en temps, à la recherche d’une proie, d’un homme ou d’un animal, pour la dévorer. Désespérés, les habitants de la région s’étaient résolus à lui abandonner chaque semaine un enfant désigné par le sort.

    Un matin de l’année 448, alors que l’on venait de livrer au monstre sa terrible redevance, l’attention des habitants fut attirée par une silhouette approchant sur les flots. C’était un homme, portant une grande chape sur le dos, une crosse d’évêque à la main, debout sur une rouelle de charrue qui semblait glisser sur les eaux. Il s’agissait de Saint Germain la Rouelle. Le Saint aborda en face du Trou Baligan et se dirigea vers le serpent. A demi sorti de son repaire, celui-ci recula pour s’y abriter. Le Saint l’en empêcha et le toucha de sa crosse. L’animal se tordit de convulsions et s’immobilisa avant de s’incruster dans dans la roche, tel qu’on pouvait encore le voir au 19ème siècle. Saint Germain bénit la foule qui se confondait en actions de grâce avant de s’éloigner.

    Pendant longtemps, les enfants de Flamanville étaient conduits à l’église le jour de la Saint-Germain, afin de le remercier et lui demander protection. Autrefois, quand les enfants pleuraient sans raison, montrant des signes de peur, on disait qu’ils voyaient la bête Saint-Germain. On les portait alors à l’église afin que le prêtre lise sur eux l’évangile du jour. On prétendait que cela suffisait à les calmer.

    Le dragon du Trou Baligan est très semblable à ceux que terrassèrent d’autres saints, vers la même époque. Il symbolise le Paganisme, toutes ces anciennes croyances faites d’idolâtrie qui existaient dans nos contrées avant l’évangélisation. Le serpent était alors un symbole familier et les sacrifices d’enfants, faits coutumiers. Le christianisme adopta l’image du dragon terrassé par un être céleste afin de symboliser la victoire sur ces anciennes pratiques ; Saint Germain étant toujours représenté avec un animal fantastique vomissant des flammes à ses pieds.

  • Culture de Normandie:L’Hydre de Villedieu les Bailleul

    D'après « La Normandie romanesque et merveilleuse » paru en 1845

    L'église de Villedieu-les-Roches (le nom de Villedieu-lès-Bailleul fut donné à la commune en hommage au seigneur de Bailleul) est bâtie sur une élévation de rocs noirs et grisâtres ; un défoncement peu profond, large d'environ trente toises sur cent cinquante de longueur, part de l'église et s'allonge dans la direction de Coulonces et de Bailleul, bordé d'énormes masses granitiques qui élèvent en surplomb leurs têtes inégales. Tout près de ces rochers est une espèce de caverne dont l'entrée a été rétrécie par le travail du temps ou par la main des hommes.

    Suivant la légende, un serpent habitait cette caverne aux murailles de diamants et d'or. Il sortait de temps en temps pour aller se baigner dans un petit lac voisin, après quoi il parcourait la campagne à la recherche de sa proie. Lorsque la faim le pressait, il allait vite en besogne, car le monstre n'était rien moins qu'une hydre à plusieurs têtes. Les habitants de Villedieu et des pays environnants s'épuisaient en vaines lamentations ; cependant le désespoir leur inspira la découverte d'un moyen de salut. Ils imaginèrent de porter à l'entrée de la caverne une grande cuve pleine de lait, qu'ils avaient remplie à frais communs.

    Le monstre parut satisfait du régime anodin auquel on voulait le soumettre. La paix et la sécurité se rétablirent tout d'abord. Mais un jour, soit par oubli, soit par impuissance, les habitants de Villedieu manquèrent de procurer à leur hôte sa ration habituelle. Notre serpent qui, depuis quelque temps, ne faisait point assez forte chair pour soutenir un long jeûne, se mit en route, aiguillonné à la fois par le vengeance et la faim. Un jeune homme s'étant remontré sur son passage, il le dévora. Neveu du seigneur de Bailleul, il était aussi chéri des vassaux que son oncle en était détesté. Cependant, le seigneur de Bailleul, malgré sa dureté bien connue, fut vivement affligé de la mort de son neveu ; il jura que le jour des représailles ne se ferait pas attendre.

     

    De monstre à tyran la guerre s'allume vite, mais celle que projetait le baron de Bailleul demandait quelques préparatifs indispensables. L'adroit seigneur commença l'attaque par une ruse bien calculée : il fit déposer deux moutons à l'entrée de la caverne, et, de plus, remplir la cuve où s'abreuvait le dragon, d'eau-de-vie au lieu de lait. Celui-ci dévora les deux moutons, en se félicitant de ce que la leçon donnée aux habitants de Villedieu produisait de tels fruits ; puis, il s'endormit dans l'enivrement de son succès et de la cuve d'eau-de-vie qu'il avait vidée. Le moment était venu pour le seigneur de Bailleul d'assurer sa vengeance ; nouvel Hercule endosse son armure, plus solide qu'une peau de lion ; sa longue épée vaut une massue.

    Il marche droit à la caverne, surprend le monstre endormi, il frappe d'un coup si terrible qu'il lui enfonce sa principale tête. Mais celui-ci se révèle assez formidable encore pour engager un combat à outrance : il aveugle son ennemi par les vomissements de flamme qu'il lui lance au visage, et le baron de Bailleul tout intrépide qu'il est, recule épouvanté. A peine est-il dehors, qu'un craquement effrayant se fait entendre, comme si la terre allait s'effondrer sous la fureur du reptile ; les roches de Villedieu éclatent de toutes parts et jonchent la plaine de projectiles énormes ; une lave ruisselante envahit le lac, puis, la commotion s'apaise, et le silence se rétablit sur cette scène de désastre.

     

    Le lendemain, les vassaux du seigneur de Bailleul s'approchèrent en tremblant de ce lieu désolé : ils trouvèrent le corps du baron calciné dans son armure, et, plus heureux qu'ils n'auraient osé l'espérer, ils se virent délivrés à la fois des deux monstres qui les tyrannisaient : le serpent et le baron.

     

    Galeron, qui raconte également cette légende, en a diversifié certains détails d'après le récit des gens du pays. Voici une circonstance curieuse de cette nouvelle narration. Lorsque le sire de Bailleul se proposa d'aller combattre le serpent, il se couvrit d'une armure de fer-blanc, et en fit de même avec son cheval. Ainsi bardé, il s'avança vers la caverne si redoutée. A sa rencontre avec le dragon, le cheval porta à son ennemi des coups assez forts pour que la perte de celui-ci devînt certaine, mais le monstre, dans l'excès de sa fureur, vomit tant de flammes que le cheval fut suffoqué. Pour comble de malheur le cheval, dans son effroi, étant venu à se retourner, les crins de sa queue, que l'on n'avait point mis à l'abri sous l'armure comme le reste du corps, s'enflamma en un instant ; et l'animal, ainsi que celui qu'il portait, furent consumés entièrement.

     

    Le trou du serpent n'a plus une grande profondeur, mais on assure qu'autrefois il s'étendait à plusieurs lieues à l'entour du terrain même, et l'on prétend qu'il résonne encore sous les pas, en différents points de la campagne. On ne doute pas que la caverne ne s'avance de tous côtés, et l'on assure qu'elle recèle de grands trésors.

     

    Galeron a aussi donné une interprétation particulière de cette légende. Selon lui, elle rappelle une lutte entre les religions. Parmi les blocs de rochers, il en est un très éminent qui s'élève au-dessus de la demeure du seigneur. D'autres fragments épars semblent les restes d'anciens dolmens brisés, symboles d'un culte païen. A deux cents pas, sur le roc opposé, s'élève l'église de Villedieu, dont le nom décèle une consécration chrétienne.

    Le serpent serait peut-être une image du culte profane ; la jeune fille que, suivant cette nouvelle tradition, on livrait à dévorer au dragon, serait un souvenir d'affreux sacrifices ; le chevalier, un symbole du culte triomphant.