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légende normande

  • Légende de Normandie : le Miracle des Porcs

    (Abbaye de Pentale, commune de Saint-Samson-la-Roque)

     

     

    cette légende date du IX ème siècle. Traduit du texte en latin de la «Vita Ila Samsonis »

     

    En ce temps-là, vivait un comte Frogier, qui avait une épouse méchante et était très riche. Un jour, laissant sa femme et sa famille, il partit pour se rendre au palais royal.

     

    Leur porcher envoyait chaque jour ses porcs paître dans les prairies de Saint-Samson. Ce dernier lui dit : «tes porcs dévastent mes près avec leurs groins ; je te prie de cesser cela tout de suite. »

     

    Mais sur l'ordre de sa maitresse, qui avait toujours nourri une haine contre Saint-Samson, l'homme refusa et il ramena ses porcs dans les près le lendemain.

    Voyant cela, Saint Samson fit un signe de bénédiction et aussitôt tout le troupeau fut transformé : les porcs furent changés en boucs et les truies en chèvre. La stupéfaction fut générale, et tous se dirent : la parole de cet homme est vraiment toute puissante et rien ne lui est impossible.

     

    La furie se rendit alors au monastère. Habituellement, aucune femme n'osait entrer dans la basilique de Saint-Samson. Avec impudence, parce qu'elles ne voulaient pas elle força deux servantes à entrer devant elle. Voyant qu'elles ressortaient indemnes, elle descendit de son cheval, non pour aller prier mais pour aller injurier Saint-Samson. Lorsqu'elle voulut entrer dans l'église, elle tomba prostrée sur la pierre de marbre blanche comme neige, qui forme le seuil de la basilique. Aussitôt ses yeux sortirent de sa tête et tombèrent sur la pierre. Ils y laissèrent des taches de sang qui se voient encore aujourd'hui.

     

    De retour du palais, le comte chercha à comprendre comment ses porcs avaient pu changer de forme et il vit que son épouse était devenue aveugle. Chargé de cadeaux et décidé à faire don à titre perpétuel de très nombreuses terres, il se rendit non sans quelques hésitation à la basilique de Saint-Samson et il le supplia humblement de rendre la vue à son épouse. Alors Saint-Samson, ému et voyant tout ce que l'homme avait apporté et plein de pitié pour la malade, la toucha de son doigt à l'emplacement de ses yeux. Aveugle l'instant d'avant, elle avait recouvré la vue quand Saint-Samson la rendit à son mari ; quant aux porcs, ils restèrent sous la forme qui leur avait été donnée.

     

    La nouvelle de ce miracle se répandit dans tout le pays.  

  • Culture normande: légende « Les six compagnons ».

    par Henri Carnoy, 1879.  

     

    Six paysans se trouvaient un jour réunis à la veillée.

     

    • J'ai toujours eu l'intention, dit l'un, d'aller voir la mer. Malheureusement, il ne m'a pas encore été permis de me contenter. Vous plairait-il de partir demain avec moi pour voir cette grande masse d'eau dont on dit tant de merveilles?

     

    Tous ayant accepté, on convint de partir le lendemain. Le jour fixé, les paysans se mirent en marche. Ils arrivèrent bientôt en vue d'une grande plaine remplie de blés auxquels le vent communiquait des ondulations pareilles à celles de l'Océans.

     

    • La mer! La mer! S'écrièrent à la fois les six compagnons, qui se jetèrent à plat ventre dans les épis pour nager.

     

    Ils arrivèrent à un puits profond. Craignant qu'un d'eux ne fut dans le gouffre, ils se comptèrent.

    • un, deux, trois, quatre, cinq, dit l'un en oubliant de se compter. Il y en a un dans le puits. Que faire? Écoutez, je vais l'appeler. Hé! Thomas, y es-tu?

     

    Il leur sembla distinguer le mot oui. Afin d'arriver au fond pour remonter leur camarade, ils appuyèrent par les deux bouts un bâton sur les bords du trou; puis Jacques, le plus fort de la bande, se suspendit par les mains à la canne. Un autre se cramponna à ses pieds,puis encore un autre, jusqu'au dernier.

     

    «Le vois-tu? Cria Jacques à celui-ci. Hâte-toi, car mes mains me font mal.

     

    • Je ne l'aperçois point.

    • Il m'est impossible de vous soutenir ainsi plus longtemps. Tenez-vous bien pendant que je vais cracher dans mes mains.

     

    Et le paysan, lâchant le bâton, tomba avec ses compagnons au fond de l'eau bourbeuse, qui les engloutit à jamais.

  • Tradition de Normandie: Culte à Saint Médard

    Sa fête a lieu le 8 juin

     

    Né vers 456, Médard était originaire de Salençy en Picardie, il est élu évêque de Noyon. Ce fut à lui que revient l'honneur de consacrer comme diaconnesse la Reine Radegonde qui fuyait son époux royal Clotaire.

     

    Saint Médard était fêté en Normandie. Tous les 8 juin, les pèlerins après avoir assisté à l'office se rendait aux sources de Saint-Mards-sur-Risle. À mi-chemin, ils s'arrêtaient à la Pierre Saint Mards pour s'y frotter les jambes. Le but de ce pèlerinage: soigner les malades atteints de crampes et de rhumatisme.

     

    Légende Normande concernant Saint Médard

     

    On racontait dans le Cotentin que Clair se décida un jour à rendre visite à son ami Médard. Après avoir passé une heureuse journée avec son compagnon, Clair ressentit un peu de fatigue pour rentrer à pied chez lui. Il emprunta alors le cheval de Médard en lui promettant de le lui renvoyer dès qu'il aurait regagné son ermitage.

    Médard attendit longtemps sans voir rentrer sa monture et la pleura abondamment. Médard décida donc de rendre visite à Clair. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir que son cheval était resté à l'ermitage de Clair. Celui-ci avait complètement oublié sa promesse.

     

    C'est pourtant ainsi que les habitants de Nacqueville dans le Cotentin expliquer le dicton suivant:

    « S'il plieut le jouer de Saint Médard. Ch'est de l'iau pouer quarante jouers! »

     

    Quarante jours après la Saint Médard, on est le 18 juillet, jour de la Saint Clair.

     

    Les Normands qui parlaient d'un homme généreux envers les pauvres disaient souvent: « Coume Saint Mard (Médard) qui beuvait et mouegeait et puis donnait le reste es poures. »

  • Culture de Normandie:Acquigny, le pèlerinage des martyrs

    source: Léon de VESLY - Légendes et vieilles coutumes (1905)

    Le territoire d'Acquigny fut arrosé par le sang des premiers chrétiens : Maximus et Vénérandus qui subirent le dernier supplice pour la foi. Le spectacle de leur constance convertit trente-huit soldats qui les gardaient et qui voulurent partager leur sort.
    Cette exécution fut ordonnée par l'empereur Dioclicien, disent les chroniques, et l'endroit où elle eut lieu est appelé : champ des quarante martyrs. On le montre encore aujourd'hui dans la prairie, et chaque année, le lundi de la Trinité, s'y fait un des plus curieux pèlerinages de la contrée. Rien de plus pittoresque que la longue procession qui se déroule lentement sur la grande route entre la claire rivière et le coteau de Cambremont. Les ors des chasubles reluisent au soleil, sous ses chauds rayons, le rouge des soutanes des petits clercs, l'écarlate des chaperons des frères de Charité s'avivent et s'exaltent. Des taches lumineuses s'accrochent aux bannières, aux oriflammes, aux torchères, et, dominant ce poudroiement des couleurs, ce triomphe des ors, les châsses de Saint Mauxe et Saint Vénérand. Celle-ci, en forme de tête, donnent l'illusion de géants suivant la théorie des prêtres. Au chant rythmé des litanies, la procession a parcouru les deux kilomètres séparant l'église d'Acquigny de l'enclos vénéré. Les porteurs des châsses s'arrêtent au carrefour d'un petit chemin d'accès, et se placent vis à vis l'un de l'autre, ils élèvent alors les saintes reliques à la hauteur des épaules. Sous l'arcade formée par leurs bras et les châsses, passent, courbant la tête comme sous le joug, une foule silencieuse et recueillie. Cette cérémonie est imposante et ne manque pas de grandeur.
    Dès que le défilé des fidèles ont terminé, les châsses sont déposées sur un autel formé de trois pierres, trilithe chrétien, qu'ombrage une belle croix dans le style Renaissance. Quelques psaumes sont encore chantés et les prêtres se retirent sous les grands marronniers qui entourent le champ vénéré, pour réciter des Évangiles : il se forme là des groupes charmants pour l'artiste et l'observateur. Cependant, la curiosité de ce dernier ne tarde pas à être éveillée de nouveau par le spectacle qui s'offre à ses yeux.
    Les enfants prêts à quitter les lisières sont amenés d'un côté de l'autel et incités par leur mère ou leur nourrice, ils passent seuls dessous. Désormais, ils marchent sans être tenus.
    Des adultes, des vieillards partent également sous l'autel pour guérir leurs douleurs et leurs rhumatismes. Les jeunes fiancés s'engagent aussi dans l'ouverture sacrée et tous y ramassent des petits cailloux qui sont des talismans précieux. Ils en prennent sept, et ceux choisis doivent adhérer au front par la seule pression du doigt. Beaucoup de pèlerins reviennent en procession et regagnent leur logis avec un caillou placé au milieu du front.
    Une autre particularité de la fête de Saint Mauxe : présence, aux abords la prairie de marchands d'objets de piété et de gâteaux appelés "cernouettes" ; galette, d'une pâte lourde et indigeste, rappelant la tradition de l'ancien pèlerinage de Sainte Venice, mentionnée par Hercule Grisel.

  • Culture de Normandie:L’Hydre de Villedieu les Bailleul

    D'après « La Normandie romanesque et merveilleuse » paru en 1845

    L'église de Villedieu-les-Roches (le nom de Villedieu-lès-Bailleul fut donné à la commune en hommage au seigneur de Bailleul) est bâtie sur une élévation de rocs noirs et grisâtres ; un défoncement peu profond, large d'environ trente toises sur cent cinquante de longueur, part de l'église et s'allonge dans la direction de Coulonces et de Bailleul, bordé d'énormes masses granitiques qui élèvent en surplomb leurs têtes inégales. Tout près de ces rochers est une espèce de caverne dont l'entrée a été rétrécie par le travail du temps ou par la main des hommes.

    Suivant la légende, un serpent habitait cette caverne aux murailles de diamants et d'or. Il sortait de temps en temps pour aller se baigner dans un petit lac voisin, après quoi il parcourait la campagne à la recherche de sa proie. Lorsque la faim le pressait, il allait vite en besogne, car le monstre n'était rien moins qu'une hydre à plusieurs têtes. Les habitants de Villedieu et des pays environnants s'épuisaient en vaines lamentations ; cependant le désespoir leur inspira la découverte d'un moyen de salut. Ils imaginèrent de porter à l'entrée de la caverne une grande cuve pleine de lait, qu'ils avaient remplie à frais communs.

    Le monstre parut satisfait du régime anodin auquel on voulait le soumettre. La paix et la sécurité se rétablirent tout d'abord. Mais un jour, soit par oubli, soit par impuissance, les habitants de Villedieu manquèrent de procurer à leur hôte sa ration habituelle. Notre serpent qui, depuis quelque temps, ne faisait point assez forte chair pour soutenir un long jeûne, se mit en route, aiguillonné à la fois par le vengeance et la faim. Un jeune homme s'étant remontré sur son passage, il le dévora. Neveu du seigneur de Bailleul, il était aussi chéri des vassaux que son oncle en était détesté. Cependant, le seigneur de Bailleul, malgré sa dureté bien connue, fut vivement affligé de la mort de son neveu ; il jura que le jour des représailles ne se ferait pas attendre.

     

    De monstre à tyran la guerre s'allume vite, mais celle que projetait le baron de Bailleul demandait quelques préparatifs indispensables. L'adroit seigneur commença l'attaque par une ruse bien calculée : il fit déposer deux moutons à l'entrée de la caverne, et, de plus, remplir la cuve où s'abreuvait le dragon, d'eau-de-vie au lieu de lait. Celui-ci dévora les deux moutons, en se félicitant de ce que la leçon donnée aux habitants de Villedieu produisait de tels fruits ; puis, il s'endormit dans l'enivrement de son succès et de la cuve d'eau-de-vie qu'il avait vidée. Le moment était venu pour le seigneur de Bailleul d'assurer sa vengeance ; nouvel Hercule endosse son armure, plus solide qu'une peau de lion ; sa longue épée vaut une massue.

    Il marche droit à la caverne, surprend le monstre endormi, il frappe d'un coup si terrible qu'il lui enfonce sa principale tête. Mais celui-ci se révèle assez formidable encore pour engager un combat à outrance : il aveugle son ennemi par les vomissements de flamme qu'il lui lance au visage, et le baron de Bailleul tout intrépide qu'il est, recule épouvanté. A peine est-il dehors, qu'un craquement effrayant se fait entendre, comme si la terre allait s'effondrer sous la fureur du reptile ; les roches de Villedieu éclatent de toutes parts et jonchent la plaine de projectiles énormes ; une lave ruisselante envahit le lac, puis, la commotion s'apaise, et le silence se rétablit sur cette scène de désastre.

     

    Le lendemain, les vassaux du seigneur de Bailleul s'approchèrent en tremblant de ce lieu désolé : ils trouvèrent le corps du baron calciné dans son armure, et, plus heureux qu'ils n'auraient osé l'espérer, ils se virent délivrés à la fois des deux monstres qui les tyrannisaient : le serpent et le baron.

     

    Galeron, qui raconte également cette légende, en a diversifié certains détails d'après le récit des gens du pays. Voici une circonstance curieuse de cette nouvelle narration. Lorsque le sire de Bailleul se proposa d'aller combattre le serpent, il se couvrit d'une armure de fer-blanc, et en fit de même avec son cheval. Ainsi bardé, il s'avança vers la caverne si redoutée. A sa rencontre avec le dragon, le cheval porta à son ennemi des coups assez forts pour que la perte de celui-ci devînt certaine, mais le monstre, dans l'excès de sa fureur, vomit tant de flammes que le cheval fut suffoqué. Pour comble de malheur le cheval, dans son effroi, étant venu à se retourner, les crins de sa queue, que l'on n'avait point mis à l'abri sous l'armure comme le reste du corps, s'enflamma en un instant ; et l'animal, ainsi que celui qu'il portait, furent consumés entièrement.

     

    Le trou du serpent n'a plus une grande profondeur, mais on assure qu'autrefois il s'étendait à plusieurs lieues à l'entour du terrain même, et l'on prétend qu'il résonne encore sous les pas, en différents points de la campagne. On ne doute pas que la caverne ne s'avance de tous côtés, et l'on assure qu'elle recèle de grands trésors.

     

    Galeron a aussi donné une interprétation particulière de cette légende. Selon lui, elle rappelle une lutte entre les religions. Parmi les blocs de rochers, il en est un très éminent qui s'élève au-dessus de la demeure du seigneur. D'autres fragments épars semblent les restes d'anciens dolmens brisés, symboles d'un culte païen. A deux cents pas, sur le roc opposé, s'élève l'église de Villedieu, dont le nom décèle une consécration chrétienne.

    Le serpent serait peut-être une image du culte profane ; la jeune fille que, suivant cette nouvelle tradition, on livrait à dévorer au dragon, serait un souvenir d'affreux sacrifices ; le chevalier, un symbole du culte triomphant.

  • Culture de Normandie:Du Loup Garou ou Varou

    par Louis du Bois


    Fit lupus, et veteris servat vestigia formæ,
    Canities eadem est, eadem violentia vultu,
    Iidem oculi lucent, eadem feritatis imago.
    OVIDE, Mét. liv. I, v. 237.


    On trouve le Loup-Garou dans les contes superstitieux de la pluplart des peuples : car les erreurs et les sottises ont pour ainsi dire fait le tour du globe, et se sont assises en souveraines sur le trône de l’univers.

    Il est bien probable que ce scélérat de Lycaon que dans son propre palais Jupiter prit la peine de changer en loup, fut un des premiers et sera toujours le plus célèbre des loups-garous anciens et modernes.

    Sans doute ce nom de loup-garou signifie le loup dont il importe beaucoup de se garrer ; peut-être aussi cette dénomination vient-elle du mot gare, employé par les paysans pour bigarré, de plusieurs couleurs : le loup-garou étant quelquefois de couleurs variées. On disait autrefois être en garrouage pour dire être en débauche, et la conduite du loup-garou en effet n’est pas une conduite à suivre ; c’est dans ce sens que La Fontaine a dit :

    Que Jupiter était en garrouage,
    De quoi Junon était en grande rage.

    Du Cange dérive le mot garou de l’Anglais Were, primitif celtique d’où les latins ont fait Vir, homme ; Were à la même signification : ainsi le loup-garou serait un loup homme ou un homme changé en loup. De Were on a fait Garou, comme de William on a fait Guillaume, de Vespa guêpe, de Vadum gué, de Viscum gui, etc. Si l’on en croit Mitalier, le mot de Garou est juif ; Saumaise le dérive de Varare, passer, courir. Pasquier dit en parlant des loups-garous (VIII, 61), que Pline (liv. 8) « se moque de ceux qui de son tems croyaient que quelques hommes étaient transformés en loups : erreur qui s’est transmise jusque à nous quand nous les appelons loups-garous. Vrai que, pour en user proprement, il le faudrait rapporter à la lycanthropie, maladie discourue par les médecins, quand une personne, affligée d’une imagination furieuse, pense être transformée en loup. »

    Le loup-garou, le guérou ou varou, est une sorte de loup par excellence qui, dans les longues nuits de l’hiver, surtout pendant l’avent de Noël, infeste principalement les campagnes, répand l’alarme et l’épouvante dans les cerveaux assez bien disposés des paysans.

    Le loup-garou a donné naissance à une encyclopédie d’histoires répétées d’âge en âge, et transmises soigneusement par les crédules grand’mères à leurs petits-enfans épouvantés. Il est le héros très actif de presque tous les contes merveilleux ; il est le grand moteur de tout ce qu’il y a de mieux dans ce genre.

    Des loups cruels, jadis très communs à cause de la grande quantité de forêts qui couvrait la Gaule, profitant des longues nuits pour commettre plus sûrement leurs brigandages, ont probablement donné l’être à l’histoire des loups-garous ; et, comme l’ignorant est surtout avide de prodiges, il a bien fallu supposer que des loups aussi carnassiers étaient des loups surnaturels : ce qui offrait à la peur une excuse et aux contes extravagans une source intarissable d’intérêt, de fictions et de développemens. Ces mauvais principes qui ne règnent que pendant les longues nuits d’hiver, ces génies soit du bien, soit du mal, qu’on retrouve partout où le mal est mêlé de bien, où la rigueur des hivers succède au charme de l’été, où le jour fait place à la nuit, ces idées qui avaient fait adopter par les Perses un Oromase et un Arimane, n’ont pas peu contribué à mettre en crédit les loups-garous, les sorciers, les laitices, les larves, et cette foule d’esprits bienveillans ou pervers qui sont censés exposer les hommes à tant de chances diverses.

    Le loup-garou est en Normandie un homme dont le diable s’est emparé et que, tous les soirs après le coucher du soleil, il revêt d’une peau de loup, de chèvre ou de mouton. Cette peau s’appèle une hure. Le diable, auquel ce malheureux est échu en partage, le traite fort durement ; les coups de bâton trottent, les croquignoles et les nasardes ne sont point épargnées ; les gourmades et les horions pleuvent à foison ; le pauvre patient est fouetté cruellement. C’est ce qui arrive surtout, si à l’heure que Satan lui a fixée, le possédé ne se trouve pas exactement au rendez-vous qui est ordinairement le pied d’un if ; le malin va trouver chez lui le retardataire, l’entraîne rapidement par les oreilles, et l’étrille d’importance, et pour le bon exemple, au centre de chaque carrefour, et devant toutes les croix du voisinage.

    Si un homme courageux rencontre le loup-garou et qu’il ait pour lui de bonnes intentions, il peut arracher au diable sa proie ; mais il faut ou que le diable soit aussi fin qu’on le dit, ou que les hommes courageux soient passablement rares : car on raconte fort peu d’histoires de loups-garous délivrés.

    Il est vrai que la délivrance d’un loup-garou n’est pas une affaire aussi facile qu’on peut l’imaginer ; il faut beaucoup d’adresse pour amener à bon port cette périlleuse entreprise. Quoi qu’il en soit, voici la recette la plus certaine ou au moins la plus accréditée parmi les paysans. Lorsque on rencontre le loup-garou et qu’on veut l’arracher à la puissance du diable, il faut lui porter dans le front trois coups de couteau bien appliqués. Si le sang coule, le loup-garou est sauvé, sa peine lui est remise, sa hure tombe, comme celle d’Azor rendu à la tendre Zémire ; il redevient ce qu’il était auparavant. Dans quelques cantons on prétend qu’il faut tirer trois gouttes de sang. On n’est pas bien sûr que les loups-garous ne soient condamnés à courir que pendant quatre ans : suivant les autorités les plus authentiques, la pénitence d’un loup-garou dure sept années. Cette pénitence rigoureuse peut être abrégée : elle finit au moment où le malheureux est délivré. Mais si, en cherchant à l’affranchir du pouvoir infernal, on a le malheur de le manquer, c’est-à-dire de ne pas faire couler de son sang les gouttes requises ou de ne pas l’atteindre au front, il s’opère une sorte de tacite réconduction et le bail et la peine recommencent pour sept ans entiers. Il faut que le malheureux coure sur de nouveaux frais.

    Les loups-garous ont quelquefois été l’objet de poursuites judiciaires. En 1574, le parlement de Dôle (Recueil C. p. 175) rendit un arrêt qui condamna au feu un anthropophage qui, déguisé en loup-garou, avait dévoré des enfans ; en général il est beaucoup moins féroce dans nos contrées et de nos jours.

    Voici l’origine des loups-garous selon les paysans. Avant la révolution on était dans l’usage de publier des monitoires dans les églises contre les malfaiteurs qui n’avaient pu être découverts par des moyens naturels, et contre ceux qui, ayant connaissance du crime et du criminel, ne les dénonçaient pas. Ces monitoires recevaient aussi le nom de Quérémonies ou de Quérimonies. Les paysans étaient persuadés que, si, malgré les différentes publications des monitoires au prône de la messe, le criminel restait inconnu et laissait passer la troisième publication, il appartenait au diable et était obligé de courir le loup-garou. Il en était de même de ceux qui avaient refusé de faire la dénonciation du coupable.

    Comme c’est pendant l’hiver et à travers les mauvais chemins des campagnes que court le loup-garou, il doit être couvert de boue : c’est à cause de cet accident, qu’on dit, proverbialement, d’une personne qui se trouve en cet état, qu’elle est crottée comme un varou.

  • Culture de Normandie: Le Carrefour des Fées

    source: Amélie BOSQUET - Normandie romanesque et merveilleuse 1845

    On montre encore, à Saint Paër, près de Gisors, un carrefour, entouré d’arbres, où se réunissent plusieurs routes, et qui est nommé par les uns : le Rendez-Vous des Fées, par les autres : Rond des Pouilleux, en faisant allusion à un fait traditionnel : exemple bizarre et tant soit peu vulgaire des caprices souverains de mesdames les fées.
    Au milieu du carrefour que nous avons indiqué, se tenait, tous les soirs, le grand conseil des fées qui s’était attribué la surveillance du pays.
    Chaque fée avait son canton à administrer, et elles devaient se rendre compte mutuellement de ce qui s’était passé dans leur district. La présidente de l’assemblée tenait, entre ses mains, un livre de vie qui contenait les noms de chaque habitant. A mesure que les fées faisaient leur rapport, et suivant qu’il était favorable ou contraire, elle marquait les noms inscrits d’un point noir ou blanc, et l’on prononçait ensuite le jugement des coupables, qui s’étaient attiré la marque honteuse du point noir.
    La séance se terminait par une danse ébouriffante, où les fées rivalisaient d’intrépidité.

    Tous les paysans et paysannes, allant au marché de Gisors pour vendre leurs récoltes, ou faire leurs provisions hebdomadaires, étaient obligés de suivre un embranchement des routes, aboutissant au fameux carrefour. Arrivés là, ils se sentaient pris d’une fatigue subite qui les forçait de faire halte et de s’asseoir, quelque envie, d’ailleurs, qu’ils eussent de passer outre. Mais cette lassitude factice ne durait qu’un instant. A peine assis, les méchantes gens, marqués d’un point noir, se relevaient honteux et effrayés ; leur corps était couvert de certains insectes aux habitudes tracassières. Les bonnes gens, au contraire, dont le nom était marqué d’un point blanc, se relevaient allégés et dispos, et continuaient leur route, la jambe leste, la tête haute et le cœur joyeux.
    - Au marché de Gisors, c’était un concert d’acclamations pour chaque nouvel arrivant : voilà de bonnes gens ! s’écriait-on devant ceux dont la démarche brave et sémillante témoignait en leur faveur.
    - Voilà des gueux, ils ont des poux ! répétait-on à ceux qui se traînaient piteusement, ou trahissaient une malencontreuse démangeaison.Or, savez vous quels étaient les résultats de cette assemblée magistrale ?


  • Culture de Normandie:Cotentin,la Légende d'Equinandra

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    Esquina, tombeau d'Équinandra et Clodomir, dans l'anse Saint-Martin

    Esquina est un rocher au large de la baie d'Ecuty à Digulleville. Son nom proviendrait d'Equinandra, prêtresse des Unelles au destin tragique.


    La légende

    - 56 avant JC. Les légions romaines envahissent le Cotentin. Malgré la résistance des Unelles, les troupes de Jules César avancent, et les Gaulois, retranchés dans la Hague, décident de sacrifier, par la main de la jeune druidesse Equinandra, le plus jeune enfant de la tribu, celui de leur chef, Viridorix. Mais ce sacrifice est vain, ils subissent une nouvelle défaite. Viridorix, furieux d'avoir perdu la bataille finale et son enfant, se venge sur Clodomir, époux de la prêtresse, blessée durant les combats, en le faisant agoniser toute une nuit sous les yeux d'Equinandra, par l'administration de feuilles vénéneuses sur les blessures.

    Au petit matin, désespérée par la douloureuse mort de son époux, Equinandra demande à son père, le druide Vindulos, de l'enterrer vivante auprès de celui qu'elle aimait, au bout de la baie d'Écuty. Le rocher qui deviendra maritime avec l'érosion des vagues, Esquina, garde depuis la trace dans son nom.

  • Légendes de Normandie:Les Goblins en normandie

    source: DU BOIS, Louis (1773-1855) : Préjugés et superstitions en Normandie (1843).


    LE Goblin ou Gobelin, dont le nom se retrouve aussi en Angleterre, est un génie malicieux, espiégle et dégourdi ; toujours prêt à faire quelques niches, toujours en activité de service, assez bon diable d’ailleurs, point trop exigeant, jouissant au surplus d’une grande puissance dont il a le bon esprit de ne pas abuser, ce qui n’est pas commun, comme on sait, surtout parmi les diables.

    La protection du Goblin n’est pas du tout à dédaigner. Pour être bien avec lui, il suffit de ne point parler mal sur son compte : c’est un point sur lequel il est fort chatouilleux. Il aime beaucoup les enfans et les chevaux. Cette affection est loin d’être stérile, comme tant d’autres : il donne aux uns de la bouillie, aux autres du foin ; il étrille ceux-ci, il berce ceux-là. Il fait bien, à la vérité, quelque espiéglerie en passant, mais il les aime tendrement, les caresse beaucoup, et les fouette à l’avenant : car qui aime bien, châtie bien. Au reste, cela n’arrive que lorsqu’il est mécontent. Quand le Goblin a pris quelqu’un en affection, enfant ou cheval, il n’est sorte de bons procédés qu’il n’emploie ; ses attentions sont sans borne, comme ses bons soins sont sans terme. Tout cela n’empêche pas qu’il ne se livre aussi à quelques malices, de peur d’en perdre l’habitude ; car

    Naturam expellas furcá, tamen usque recurrat ;

    il se plaît quelquefois à lutiner ses protégés ; tantôt il chatouille, il pince les enfans ; tantôt il ébourriffe les crins des chevaux. Et des crins entremêlés annoncent infailliblement sa  présence et sa protection. Il aime assez les métamorphoses ; et quoique le sort des chevaux ne soit guère plus heureux dans les campagnes qu’il ne l’est à Paris, le Goblin se change souvent en cheval. Il est vrai de dire pourtant que sa métamorphose est de courte durée. Ce temps, qu’il sait mettre à profit, lui suffit pour jouer quelques tours assez plaisans.

    Il n’est pas vrai de dire, comme l’a fait Labbe (1), que le nom de Gobelin vient du bruit que cet esprit est censé faire en remuant les gobelets. Ce nom est très-ancien. Orderic Vital (2), qui écrivait dans le XIIe. siècle, parle à propos des miracles de saint Taurin, évêque d’Evreux, d’un démon que le saint chassa du temple de Diane, et qui, du temps d’Orderic Vital, continuait d’exister à Evreux, où il prenait toutes sortes de formes, sans pourtant blesser personne. Le peuple l’appelle encore le Goblin, dit le grave historien de St.-Evroul. Ce que Cassien (3) rapporte du Gobelin a beaucoup de rapport avec l’opinion qu’en conservent nos paysans, ce qui prouve bien l’antiquité très-reculée de toutes ces rêveries, si redoutables pour eux. Cassien représente le Goblin comme un esprit immonde à la vérité, mais à cela près, jovial et plaisant, qui n’est pas nuisible, et qui se plaît à rire aux dépens des passans qui lui tombent sous la main.

    Le Goblin a beaucoup de rapports avec le Nissen des paysans de la Norwège. Le Nissen, suivant ces bonnes gens, a soin des bestiaux, et surtout du cheval, qu’il affectionne particulièrement. Il les tue quand on les néglige. Ces paysans croient aussi à des génies qui substituent leurs petits monstres aux enfans qu’ils enlèvent. C’est là probablement l’origine des enfans qu’on croit changés en nourrice.

    Dans le département de l’Orne, les paysans ont vu, « de leurs propres yeux vu, ce qui s’appelle vu, » (4) plus d’un de leurs camarades bien attrappés par le Goblin. Vers le soir, le villageois croyait bonnement enfourcher son cheval ; point du tout : il était fort étonné de n’académiser qu’un Goblin. C’est en vain qu’il voulait quitter sa monture ; il n’en était pas quitte à si bon marché : les caracols, les soubresauts, les pirouettes, les pétarades n’étaient pas épargnés. Le Goblin danse la gavotte aussi bien, sans doute, que le fesaient les chevaux de Franconi au théâtre de la Cité. A droite, à gauche, en avant, en arrière, le malheureux était berné presque autant que le sobre et courageux écuyer du héros de la Mancha. Pour terminer la parade joyeuse, et, sans doute, aussi pour rafraîchir le patient, le cheval soi-disant jetait lestement son cavalier au beau milieu de quelque mare, ou bien dans quelque fossé plein d’une ample provision d’eau.

    Le Goblin est sujet aussi à se changer en petit garnement ; et, pour être bien avec lui, il faut l’appeler le bon garçon ; ce nom le flatte beaucoup ; et pour si peu de civilité, on ne désoblige pas volontiers. D’ailleurs, rien de si complaisant et de si poli que le villageois quand il a peur. Le Goblin hante principalement les vieux donjons et les châteaux abandonnés ; il veille sur les trésors. Quand on veut le faire déguerpir, comme il aime beaucoup la symétrie, il suffit de déplacer ce qu’il a mis en ordre. On peut aussi jeter ça et là de la graine de lin dans l’appartement qu’on veut lui faire quitter : sa vivacité naturelle ne lui permet pas de la ramasser ; il finit par s’impatienter, et il va chercher fortune ailleurs. On ne dit pas si on le ferait décamper en usant du remède qui fut employé à Naples contre le pauvre Belphégor, et qui eut un si favorable succès quand Mathéo lui dit pour lui faire prendre la fuite :

    .  .  .  C’est Madame Honesta
    Qui vous réclame, et va par tout le monde
    Cherchant l’époux que le ciel lui donna.

    Les traditions n’en disent rien ; mais il est présumable qu’à cet avertissement, le Goblin, d’ailleurs médiocrement patient, fuirait encore plus vite.

  • Légendes de Normandie:Le Lac de Flers


    Auteur: Amélie Bosquet (1844)


    Près de la ville de Flers se trouve un bois dans lequel est renfermé un étang ou plutôt un petit lac. Ce lieu est silencieux et isolé et le mirage des grands arbres estompe la surface du lac de teintes si sombres qu’on se prend à rêver de quelque effrayant mystère qui se cache, comme un limon impur, au fond de ces eaux dormantes.

    Il y a beaucoup, beaucoup d’années dit la tradition, existait sur cet emplacement, un couvent fondé par un pécheur repentant en expiation de ses péchés. Durant les premiers temps de la fondation, les moines menèrent si sainte vie t'elle que les habitants de la contrée environnante accouraient en foule, pour être édifiés de leurs pieux exemples et de leurs touchantes prédications. Mais le couvent devint riche et somptueux et peu à peu, les moines se départirent de la stricte observance de leur règle. Bientôt l’église du monastère demeura fermée, les chants religieux cessèrent de retentir sous ses voütes, une clarté triomphante ne vint plus illuminer ses sombres vitraux et la cloche de la prière ne fit plus entendre son tintement matinal pour réveiller tous les coeurs à l’amour de Dieu. Mais en revanche, le réfectoire réjoui de mille feux, ne désemplissait ni le jour ni la nuit; des choeurs bachiques, où perçaient des voix de femmes, frappaient tous les échos de leur sacrilège harmonie et les éclats d’une folle ivresse annonçaient au voyageur et au pèlerin qui passaient devant l’enceinte du monastère que le sanctuaire de la dévotion et de l’austérité s’était transformé en une Babel d’impiétés et de dissolutions.

    C’est ainsi que, la veille d’une fête de Noël, les moines au lieu d’aller célébrer l’office, se réunirent pour un profane réveillon. Cependant quand vint l’heure de minuit, le frère sonneur étant à table avec les autres, la cloche qui d’ordinaire se faisait entendre à cette heure pour appeler les fidèles à la messe, commença a sonner d’elle-même ses plus majestueuses volées. Il y eut alors dans le réfectoire, un moment de silence et de profonde stupeur. Mais un des moines les plus dissolus essayant de secouer cette terreur glaçante, entoura d’un bras lascif une femme assise à ses côtés, prit un verre de l’autre main et s’écria avec insolence: « Entendez-vous la cloche frères et soeurs ? Christ est né, buvons rasade à sa santé ! » Tous les moines firent raison à son toast et répétèrent avec acclamation: « Christ est né, buvons à sa santé! » Mais aucun d’eux n’eut le temps de boire: un flamboyant éclair comme l’épée de l’archange, entrouvrit la nuée et la foudre lancée par la main du Très-Haut, frappa le couvent qui oscilla sous le choc et tout à coup s’abîma à une grande profondeur dans la terre. Les paysans qui s’étaient empressés d’ accourir à la messe, ne trouvèrent plus à la place du monastère, qu’un petit lac, d’où l’on entendit le son des cloches jusqu’à ce que le coup de la première heure du jour eüt retenti.

    Chaque année, disent les habitants du pays, on entend encore le jour de Noël, les cloches s’agiter au fond du lac et c’est seulement pendant cette heure, où les moines sont occupés à faire retentir le pieux carillon, que ces malheureux damnés obtiennent quelque rémission aux tourments infernaux qui les consument de leurs plus dévorantes atteintes.