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emma bovary

  • L'appetit Normand ou le repas de noces d'Emma Bovary

    par Gustave Flaubert

    C'était sous le hangar de la charretterie que la table était dressée. Il y avait dessus quatre aloyaux, six fricassées de poulet, du veau à la casserole, trois gigots et, au milieu, un joli cochon de lait rôti, flanqué de quatre andouilles à l'oseille. Aux angles se dressait l'eau-de-vie dans des carafes. Le cidre doux en bouteille poussait sa mousse épaisse alentour des bouchons, et tous les verres, d'avance, avaient été remplis de vins jusqu'au bord. De grands plats de crème jaune, qui flottaient d'eux-mêmes au moindre choc de la table, présentaient, dessinés sur leur surface unie, les chiffres des nouveaux époux, en arabesques sans pareilles.

    On avait été chercher un pâtissier d'Yvetot, pour les tourtes et les nougats. Comme il débutait dans le pays, il avait soigné les choses et il apporta, lui-même, au dessert, une pièce montée qui fit pousser des cris. A la base c'était un carré de carton bleu figurant un temple, avec portiques, colonnades et statuettes de stuc tout autour, dans des niches constellées d'étoiles en papier doré; puis se tenait au second étage un donjon en gâteau de Savoie, entouré de menues fortifications en angéliques, amandes, raisins secs, quartiers d'orange, et enfin, sur la plate-forme supérieure, qui était une prairie verte où il y avait des rochers avec des lacs de confiture et des bateaux en écales de noisettes, on voyait un petit Amour, se balançant à une escarpolette de chocolat, dont les deux poteaux étaient terminés par deux boutons de rose naturelles, en guise de boules au sommet.

    Jusqu'au soir, on mangea. Quand on était trop fatigué d'être assis, on allait se promener dans les cours  ou jouer une partie de bouchon dans la grange; puis l'on revenait à table. Quelques-uns vers la fin s'y endormirent et ronflèrent. Mais au café tout se ranima; alors on entama des chansons, on fit des tours de force, on portait des poids, on passait sous son pouce, on essayait à soulever les charrettes sur ses épaules, on disait des gaudrioles, on embrassait les dames. Le soir, pour partir, les chevaux gorgés d'avoine jusqu'aux naseaux, eurent du mal à entrer dans les brancards, ils ruaient, se cabraient, les harnais se cassaient, les maîtres juraient ou riaient; et toute la nuit, au clair de la lune, par les routes du pays, il y eut des carrioles emportées qui couraient au grand galop, bondissant dans les saignées, sautant par-dessus les mètres de cailloux, s'accrochant aux talus avec des femmes qui se penchaient en dehors de la portière pour saisir les guides.