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christianisation

  • USAGES POPULAIRES EN NORMANDIE.

    par Emile de la Bédollière 

    La Normandie ne fut convertie qu’assez tard au christianisme. Rouen avait un évêque dès l’an 260, saint Mellon ; mais les efforts de ce pieux personnage furent longtemps infructueux. Sous l’épiscopat de saint Romain, en 626, les Rouennais des campagnes étaient encore pillards, grossiers, barbares (1), superstitieux, adonnés à l’ivrognerie (2). Saint Evron, qui fonda au huitième siècle un monastère dans la forêt d’Ouche, la trouva entourée de champs incultes et infestée de larrons (3). Les prédicateurs chrétiens ne pénétrèrent dans le Bessin qu’à la fin du quatrième siècle ; à Coutances et à Avranches, au cinquième siècle ; et l’existence d’un évêché à Lisieux n’est constatée qu’à partir de 538. Quand les Northmans furent installés dans leur nouvelle patrie, il fallut, pour les dégrossir, les efforts combinés des autorités civile et ecclésiastique. Le plus grand titre de gloire de Rou est d’avoir sévi contre les brigands, et Gislebert, évêque d’Évreux, dans l’éloge funèbre de Guillaume le Conquérant, le loue d’avoir sagement châtié les voleurs de la verge de l’équité (4). Pendant que les ducs réprimaient les rapines, de nombreuses abbayes s’établissaient dans le double but de moraliser le peuple et de cultiver le sol (5). Il s’ensuit que des pratiques religieuses, tombées en désuétude dans la plus grande partie de la France, ont encore en Normandie toute la vitalité des jeunes institutions. Le christianisme y est moins antique, et par conséquent plus fervent. Le Normand donne un éclatant démenti aux gens mal informés, qui prétendent que la religion catholique est passée de mode, abandonnée comme le caput mortuum d’une opération chimique. Jamais, au retour du marché, il ne passe devant la croix du chemin, sans ôter respectueusement son chapeau.

    Non-seulement il est religieux, ce qui est un bien, mais encore il est superstitieux, ce qui est un mal. Il confond le sacré et le profane, et observe encore des rites dont l’origine est manifestement druidique. Ainsi la veille des Rois, les habitants des campagnes du Bessin allument les torches de paille ou de tiges de molène, enduites de goudron, et parcourent les vergers en brûlant la mousse des pommiers et en chantant :

    Couline vaut lolot ; Taupes et mulots,
    Pipe au pommier, Sors de men clos,
    Guerbe au boissey (6) Ou je te casse les os.
    Man père bet bien. Barbassioné (7),
    Ma mère oco mieux, Si tu viens dans men enclos,
    Man père à guichonnée (8), Je te brûle la barbe jusqu’aux os.
    Ma mère à caudronnée,
    Et mei a terrinée.

    Adieu Noé,
    Adieu Noé (9). Il est passé.
    Il est passé. Noé s’en va,
    Couline vaut lolot ; Il reviendra.
    Guerbe au boissey, Pipe au pommier,
    Pipe au pommier. Guerbe au boissey.
    Beurre et lait, Beurre et lait,
    Tout à planté (10). Tout à planté.

    Quand on a suffisamment couru, chanté, et détruit les fucus parasites, on rassemble les restes des coulines pour en former un feu de joie appelé fouée ou bourguelée, qu’on entoure en marmottant des patenôtres, et en répétant des menaces contre les quadrupèdes dévastateurs, et des appels à l’abondance :

    Taupes et mulots Charge, pommier,
    Sors de men clos, Charge, poirier,
    Ou je te brûle la barbe et les os. A chaque petite branchette,
    Bonjour les rois, Tout plein ma grande pochette.
    Jusqu’à douze mois. Taupes et mulots,
    Douze mois passés, Sors de men clos,
    Rois, revenez ! Ou je te brûle la barbe et les os.

    Ces pratiques semi-gauloises sont particulières à la Normandie. La fête des Rois y donne lieu à des cérémonies qu’on retrouve ailleurs avec quelques variantes, mais qui, nulle part, ne sont observées plus scrupuleusement. Dans chaque maison, le doyen préside au banquet, et coupe le gâteau en autant de parts qu’il y a de membres de la famille présents et absents. Les morceaux destinés aux absents sont soigneusement serrés dans une armoire, et permettent d’avoir de leurs nouvelles sans se ruiner en frais de ports de lettres. La part d’un absent est un indicateur infaillible de la santé de celui auquel elle est réservée. Si elle reste intacte, c’est qu’il se porte bien ; si elle moisit, c’est qu’il est malade ; si elle se gâte entièrement, c’est qu’il est mort.

    Le plus jeune de la compagnie est caché sous la table, et dirige la main du distributeur en nommant à haute voix et successivement tous les convives. La première part est toujours pour Dieu.

    « Fébé Domine, pour qui la part ? – Pour le bon Dieu »

    Les pauvres, considérés en cette circonstance comme les représentants de Dieu même, attendent à la porte, et réclament en ces termes la redevance d’usage :



    La part à Dieu, s’il vous plaît, ma bonne dame !

    Si vous n’ voulez rien donner, Que mon camarade en tremble.
    Ne nous faites pas attendre, Pour Dieu, donnez-nous du feu,
    Car il fait un si grand froid Pour Dieu, donnez-nous la part à Dieu.

    Quand ils ont affaire à des gens inhospitaliers, ce qui est rare, ils font succéder les malédictions aux prières, et se retirent après avoir proféré cette imprécation :

    Si vous n’ voulez rien donner, Si vous n’ voulez rien donner,
    Trois fourchettes, trois fourchettes. Trois fourchettes dans votre gosier.

    Les aumônes des Rois et de Noël reçoivent le nom d’aguignettes, qui s’applique, à Rouen, aux sucreries qu’on dépose auprès du lit des enfants la veille du premier jour de l’an.

     Le carême est assez rigoureusement observé en Normandie, surtout pendant la semaine sainte, qu’on appelle dans le Bessin et le Virois semaine preneuse ou cahin. A Rouen, du mercredi des cendres à Pâques, on boulange beaucoup de petits pains sans levain, dits cheminaux, qui ne figurent point sur les tables aux autres époques de l’année. Pendant la semaine preneuse, des chanteurs, munis d’aigres violons, vont de maison en maison entonner de pieux cantiques dont la passion de Notre-Seigneur est le sujet, et demander la paschré, c’est-à-dire de l’argent et des oeufs. Le dimanche des Rameaux, le curé met solennellement le buis bénit à la croix du cimetière, mais comme le possesseur de ce précieux talisman est sûr de pouvoir faire autant de beurre qu’il voudra, à peine la procession a-t-elle tourné le dos, que vingt bras s’allongent pour saisir la branche vénérée.

    Le vent qui souffle au moment où le buis est attaché à la croix indique la nature des récoltes de l’année. Suivant le côté d’où il vient, on aura des pommes, des fourrages, ou du blé en abondance.

    Les vieilles gens assurent que, le vendredi saint, les oeufs recèlent des crapauds. Dans quelques paroisses, à ténèbres, les enfants frappent avec des bâtons les parois de l’église pour imiter le bruit du tonnerre.

    Les processions, abolies dans les grandes cités, où les cultes se gênent tous, pour que chacun d’eux soit à l’aise, sont encore en vigueur dans les villages normands. Leur blanc cortége parcourt toujours, aux grandes fêtes carillonnées, un chemin bordé de draps blancs et de bouquets, jonché de feuillages et de fidèles agenouillés. Avant 1830, elles présentaient de curieuses singularités. Ainsi, à Elbeuf, le devant d’autel de chaque reposoir était une planche couverte d’une couche d’argile, dans laquelle on avait fiché des fleurs naturelles pour dessiner un Saint-Esprit, la Croix, les instruments de la Passion, et autres emblèmes. Derrière l’autel montait une estrade à plusieurs assises, où l’on représentait des scènes mimées qui rappelaient les mystères. Par exemple, un oranger chargé de fruits s’élevait au sommet de l’estrade, et, au moment de la bénédiction, une séduisante Elbeuvienne, juchée à côté de l’arbre aux pommes d’or, en détachait une qu’elle présentait à un jeune garçon : c’était un emblème du Premier Péché. Il convient d’ajouter qu’Ève avait une robe blanche, et qu’Adam portait un habit bleu de drap d’Elbeuf, une culotte de casimir café-au-lait et des bas de soie, vu l’impossibilité d’observer la fidélité du costume.

    (1) Cum brutis vel sævis hominibus habitabat (Vaudregisillus). Direptores fuerant, etc. (Vie de saint Vandrille, collection de Ph. Labbe, t. I, p. 729.)
    (2) Vie de saint Éloi, par saint Ouen, livre II, chap. XV.
    (3) Orderic Vital, livres III, VI et VII.
    (4) Orderic Vital, livre VII.
    (5) Voir la Gallia christiana de Mabillon, et la Normandie chrétienne, par Farin.
    (6) Les torches dites coulines valent du lait. Le pommier produira des pipes de cidre, les gerbes rempliront le boisseau.
    (7) Contenu d’un vase de terre appelé guichon.
    (8) Noël.
    (9) En abondance.
    (10) Mauvais génie.