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Le repos du dimanche autrefois à Rouen par Georges Dubosc

source: le Journal de Rouen du 22 juillet 1899
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A maintes reprises s’est retrouvée posée devant l’opinion publique la question du repos hebdomadaire, la question du repos du dimanche, qui semble devoir être résolue par une entente amiable entre les patrons et les employés, ne portant point atteinte à la liberté commerciale.

Sans vouloir approfondir une question qui demeure fort controversée au point de vue économique et au point de vue religieux, sans vouloir ressusciter les polémiques soulevées jadis par le fameux mémoire de Proudhon, paru en 1839, sur la « célébration du dimanche », il est peut-être intéressant de rechercher quelles étaient jadis, en une ville comme Rouen, qui tint le premier rang dans le commerce et l’industrie du moyen-âge, les conditions régissant le travail et en limitant la durée, ce qu’étaient alors le repos du dimanche et les chômages imposés à une population fort nombreuse d’artisans. C’est d’autant plus curieux au point de vue historique, que ces règlementations émanent directement des Corps de métiers, des Corporations - nous dirions aujourd’hui des Syndicats - et sont basées sur l’application d’un principe démocratique. Ce sont les ouvriers ou les marchands eux-mêmes, réunis en assemblées, qui discutèrent et arrêtèrent les dispositions de leurs statuts et c’est leur opinion propre qu’on retrouve dans ces anciens monuments de notre droit industriel.

Bien entendu, en un temps où l’Eglise tenait une place dominante dans la vie publique, ils se conformèrent aux lois et aux prescriptions qu’elle imposait en ce qui concernait les chômages des fêtes et du jour dominical, mais cette observation légale et cette limitation du travail appliquée dans un but uniquement religieux, n’eurent pas moins des conséquences sociales et humanitaires. De part ce fait, l’ouvrier du moyen-âge fut astreint à beaucoup moins de travail qu’on n’en exige actuellement de la plupart des artisans. Cette réduction du temps de labeur, elle n’était pas, du reste, exclusivement due - comme on pourrait le croire - au chômage du dimanche, mais à tout un ensemble de prescriptions, de lois qui s’étendaient sur toute la vie ouvrière.

Laissons de côté ce qui vient alléger le labeur de chaque jour pour l’ouvrier du moyen-âge, comme l’interdiction si rigoureuse, si précise, de tout travail nocturne, la réglementation si étroite de la journée de travail, la délimitation des heures des repas, pour nous en tenir seulement à la question du repos et du chômage hebdomadaire à Rouen et dans les environs. Et tout d’abord, la journée du repos dominical n’était pas la seule qui vînt interrompre le cours du travail. On ne chômait pas seulement le dimanche, mais on chômait aussi le samedi, partiellement ou complètement. On a, croyons-nous, encore conservé cette habitude dans de nombreux pays, en Angleterre particulièrement. Il en est de même aux Etats-Unis. C’est ainsi que la loi de 1875, votée dans l’Etat de New-York, dit que le samedi est un jour de demi-repos pendant lequel les établissements publics ferment à midi. Cette loi, amendée par un règlement de 1891, déclare nulles toutes les opérations de banque faites le samedi après-midi. Il en est de même dans l’Etat de Chicago, où l’après-midi du samedi, surtout en été, est généralement abandonné à l’ouvrier.

Dans toute l’ancienne France, le chômage du samedi était à peu près absolu dans les Corporations, et nous en trouverons de très fréquents exemples parmi la population ouvrière rouennaise. C’est la corporation des Cordiers, qui était fort nombreuse à Rouen, puisqu’à la fin du siècle dernier on y comptait encore dix-sept corderies. Celle-là, dont les statuts dataient de 1397, interdisait le travail le samedi après none, c’est-à-dire à peu près vers trois heures de l’après-midi. Il en est de même pour les Coretiers, ou fabricants de cornets pour l’encre, une corporation jadis assez puissante ; les vieux Rouennais se rappellent peut-être encore la Cour des Corets, une sorte de petit clos borné de vieilles maisons qui existait dans la rue Sénécaux, dans le voisinage de l’ancienne église Saint-Jean. Les Coretiers, dans leurs status de 1399, disent : Art. VIII. « Nul ne pourra oeuvrer à samedi après none, à peine d’amende ». Il est de même des Etaimiers-Plombiers, dont les statuts, revus en 1544, portent que nul ne pourra besogner d’icelui mestier à jour de dimanches et de fêtes, ne au jour de samedi après none, à peine de quinze sols d’amende ». De même également pour les Eperonniers, ou fabricants d’éperons, pour les Fourreurs-Pelletiers, qui frappent de dix sols d’amende les contrevenants aux chômages du samedi, après none, et pour les Plâtriers, dont les statuts de 1478 infligent également pour tout travail fait le samedi, « si ce n’était en cas de nécessité », une amende de huit sols six deniers. Il n’est pas jusqu’à une corporation féminine rouennaise des plus curieuses, car ne n’est pas d’hier que date le mouvement féministe, celle des Filassières, qui, en 1394, défend le travail du samedi en ces termes : « Nulle personne dudit mestier ne peut ouvrer d’icelui… aux samedys, jusque none du jour sera sonné, sous peine de l’amende de vingt sols ».

Pour les Couvreurs, cette loi de l’observation du chômage du samedi leur était particulièrement recommandée « parce que, selon l’ordonnance de leur métier, maîtres et valets montant souvent haut, mectoient leur corps en grand péril de vie et de membres, et pour ce debvoient aux lois de Dieu et de l’Eglise un respect plus grand que les autres ». Les Cardiers et Peigneurs de laine avaient l’usage de brûler les cardes défectueuses le samedi, avant Noël, sur la place de la Vieille-Tour. Vous avez vu que les infractions au chômage du samedi étaient réprimées par des amendes. En 1684, c’est-à-dire en un temps où les prescriptions étaient devenues moins rigoureuses, un maître dinandier, Abraham Bunon, subit une amende de 50 livres pour avoir battu du marteau le samedi. On ne badinait pas, comme vous voyez, avec le règlement !

Qu’est-ce qui donnait, direz-vous, le signal de ce demi-chômage du samedi, en un temps où les horloges n’étaient pas encore très répandues ? En général, il en était pour ce chômage comme pour la durée de la journée de travail. A Paris, on se basait sur le cor du guet, qui sonnait au Châtelet dès le lever du jour ; cela rappelle le tableau de Lohengrin, où l’on voit l’éveil du burg tout entier se faisant au son de la corne du guetteur de nuit. Parfois, on s’en rapportait aussi au signal des Crieurs qui passaient par les rues. En hiver, dans l’atelier bien clos, les volets mis, le cor de la guette ou la cloche ne pouvaient s’entendre. Il n’en était pas de même avec les Crieurs, et particulièrement les Crieurs de vin, qui passaient à heures fixes, deux fois par jour, en poussant de véritables cris par les rues, cris qui attiraient l’attention des plus affairés. En province, à Rouen, le travail et le chômage étaient surtout réglés par les cloches communales du Beffroy. La Rouvel, notre vieille Cloche d’argent, était généralement mise en branle pour annoncer les prises d’armes, les incendies, les graves événements de la vie politique ; la réglementation horaire du travail était plus particulièrement réservée à la Cache-Ribaud, qui sonnait, le matin et le soir, pour appeler les ouvriers de tous les métiers au travail ou leur annoncer que la journée touchait à sa fin !...

Cependant, pour le chômage du samedi, le signal n’en était point donné par la cloche communale, mais par la sonnerie de none à la Cathédrale ou none Notre-Dame. On en trouve la mention dans les statuts des Tireurs de fil de fer, en 1332 ; des Filassiers, en 1390 ; des Tisserands, en 1398 ; des Fondeurs, en 1402 ; des Gaîniers, en 1404 ; des Balanciers, des Chapeliers-Aumuchiers, en 1450. Il est bon de noter que les salaires de ces demi-journées du samedi étaient déterminés par les règlements intérieurs. En voulez-vous un exemple ? Lors de la construction de certaines parties de la Cathédrale par une sorte de corporation qui s’appelait la Loge aux Maçons, celle-ci était soumise à une véritable réglementation pour son travail. C’est ce qui s’appelait l’ « Ordonnance comme les maçons de la Cathédrale doivent ouvrer. » Or, voici ce qu’elle dit en ce qui concerne les salaires du chômage du samedi : « S’il échiet en une semaine deux fêtes, le samedi ne vaudra que demi-jour ; mais, au contraire, s’il échiet en une semaine une fête, tant seulement le samedi, elle vaudra plein jour. » Cette distinction n’avait pas lieu pour les autres ouvriers de la Cathédrale. Ceux-ci, le samedi, ne recevaient qu’une demi-paie. Ces conditions du paiement le samedi étaient parfois formulées dans les contrats de louage entre maîtres et valets du même métier. En voici un exemple très explicite qui concerne un sieur Guillaume Larchier, de la paroisse Saint-Pierre-l’Honoré, ouvrier coutellier, forgeur de lames, qui alloue ses services à Jean Tyerri, de la paroisse Saint-Patrice, pour 2 sols et 4 deniers par jour, « tant comme il ouvrera, tous les samedis comptez pour un jour entier. »

Et le chômage du dimanche, le repos dominical imposé par les lois de l’Eglise ?

Dans tous les statuts des Corporations, il était rigoureusement exigé sous peine d’amende : « Nul ne doit ouvrer à jour de fête que commun de vile foire, disent les statuts ». Il nous semble aujourd’hui que le dimanche, à ces époques où l’Eglise était toute puissante, devait être chômé avec une sévérité sans restriction. Certes, on pourrait citer des exemples de ce rigorisme absolu, tels que les statuts des Bouchers de Caen, qui interdisaient non seulement la vente de la viande, mais aussi l’achat du bétail, le dimanche. On pourrait aussi rappeler les lettres-patentes de Louis XI, données aux Barbiers en 1461 et leur interdisant non seulement de faire oeuvre de Barbiers aux jours fériés et aux dimanches, mais les empêchant « de mettre enseigne de bassins hors de leurs portes. » Pas commode de se faire raser en cet heureux temps ! A Rouen même, il existait des prescriptions aussi sévères pour certains métiers. Pas moyen pour les Cuisiniers de Rouen, pendant les jours fériés, de cuire de la viande, et même d’en porter de cuite ! Cela n’aurait guère fait l’affaire de nos restaurants modernes, de nos cuisiniers et de nos rôtisseurs, qui voient, surtout le dimanche, affluer chez eux la clientèle qui n’a point eu le loisir de préparer les repas du matin et du soir ! Les Marchands de cidre de Rouen, eux aussi, étaient soumis à une réglementation très étroite. Aucune possibilité pour eux, non seulement de vendre la moindre bolée de cidre, le dimanche, mais même de le laisser goûter. Il est vrai que sous prétexte de « goûter » on aurait pu s’en régaler tout à son aise ! Observateurs très fidèles des lois de l’Eglise, les Maîtres de danse rouennais punissaient d’une amende de six livres ceux d’entre eux qui auraient fait danser pendant les messes paroissiales des dimanches et fêtes. Et à ce propos, savez-vous qu’une des institutions les plus critiquées, les plus attaquées de nos jours, le droit des pauvres dans les théâtres, la perception d’une partie de la recette au profit des établissements charitables, n’a pas d’autre origine que le repos dominical ? L’arrêt du Parlement du 27 janvier 1541, qui permet aux confrères de la Passion de commencer leur spectacle à une heure après midi et de finir à cinq heures, l’indique formellement par ces termes : »Et à cause que le peuple sera distrait du service divin et que cela diminuera les aumônes, ils bailleront aux pauvres, la somme de 1.000 livres tournois, sauf à ordonner plus grande somme ».

Mais, tout cela, c’est un peu l’apparence… la façade ! En réalité,

Il fut avec le ciel des accommodements.

Peu à peu, les rigueurs d’une réglementation exagérée s’adoucirent et des exceptions furent faites successivement aux prescriptions des statuts, exceptions amenées par les nécessités de la vie ouvrière, tant et si bien qu’on a pu écrire que le repos dominical était moins observé au XVe siècle qu’au XIXe, sous le régime de la loi de 1814. A Paris, par exemple, si j’en crois le Livre des Métiers, liberté complète était laissée aux Faiseurs de Hauberts, sorte d’armuriers, et aux Faiseurs de Barils. On défendait seulement aux Lormiers - les boisseliers de ce temps-là - d’exposer des marchandises hors de leurs boutiques. Les Selliers pouvaient, le dimanche, réparer un bouclier ou un harnais ; les Bouquetières avaient le droit de fabriquer leurs chapeaux de roses, « tant comme la saison des roses durent » ; les Fourbisseurs pouvaient aiguiser un couteau ou une épée.

Bien plus, en plein XIIe siècle, on se montrait plus libéral que de nos jours où l’on voudrait interdire la vente, le dimanche, sur les marchés publics. On avait créé alors une sorte de « roulement » entre les boutiques, les ouvroirs d’une même corporation. En 1323, par exemple, les Orfèvres, les Chapeliers de feutre, les Pourpointiers, les Drapiers s’étaient entendus pour laisser une boutique ouverte, le dimanche, à tour de rôle. Les Chaussetiers étaient autorisés à en ouvrir trois. Les Gantiers - les gants ne sont pourtant pas un objet d’absolue nécessité - pouvaient vendre un dimanche sur six, et, en plein XIe siècle, quatre de leurs boutiques restaient ainsi ouvertes le dimanche, d’où l’on peut conclure qu’il y avait alors, à Paris, 24 maîtres gantiers.

Partout la nature des choses, les exigences du travail apportaient à la rigueur des lois les tempéraments nécessaires. En 1461, Louis XI permettait aux Pourpointiers de la Rochelle de travailler le dimanche « pour les nopsailles ou gens qui voulussent aller en voyage ». En 1467, on permettait aux Vanniers de Paris de travailler le dimanche, en la saison de vendange. Dans ses belles études sur Les Paysans et les Ouvriers d’autrefois, M. d’Avenel cite le cas des consuls de Vinsobre, dans le Dauphiné, qui font présent d’une charge de pommes à leur évêque, parce qu’il leur a permis de travailler le dimanche. En d’autres diocèses, il est licite de se livrer les jours chômables, après l’office, à la récolte des grains : un pareil usage devait être général à la campagne. Mille autres exemples pourraient être cités qui montrent, du reste, que si le chômage du dimanche était une prescription générale, il n’en existait pas moins de fort nombreuses exceptions, prouvant qu’on se rendait compte des nécessités de la vie journalière. On est très étonné quand on parcourt des actes notariés du moyen-âge, de voir qu’un grand nombre de ces pièces sont datées du dimanche. Les Universités délivraient même des diplômes ce jour-là, et Rabelais fut, je crois, nommé docteur à Montpellier, le dimanche de la Toussaint. Ces accommodements ne furent pas même sans créer des cas assez curieux. Ainsi la corporation des Ecrivains, des Enlumineurs avait la permission de travailler le dimanche ; en ornant, en décorant les livres religieux elle faisait oeuvre pie. Quand vint la création de l’Imprimerie, qui tout d’abord ne fut considérée que comme une aide, une annexe à la fabrication des manuscrits, on voulut étendre aux Imprimeurs la faculté de travailler le dimanche, mais ils n’obtinrent point ce privilège, et les derniers statuts de la corporation rouennaise, qui datent du XVIIIe siècle, disent « qu’il est enjoint aux imprimeurs de tenir leurs boutiques fermées le dimanche, sous peine d’amendes ».

A Rouen même, nous pourrions citer des exceptions à cette loi du chômage du dimanche, qu’on s’imagine, à tort, si rigide. Les Changeurs rouennais, par exemple, habitant pour la plupart sur le parvis Notre-dame ou dans la rue du Change qui a conservé leur nom, usaient de ce système du « roulement » dont nous avons parlé en ce qui concerne les corporations parisiennes. D’après un article de leurs statuts, qui datent de 1366, il est dit, en effet, qu’aux « jours qu’ils sont accoutumez de fester, - et le dimanche rentrait dans cette catégorie, - il y aura seulement deux changes ouverts : l’un pour les grands changes et l’autre pour les petits ». Les Petits changes étaient même autorisés à faire le Grand change, en une fenêtre du Grand change, laquelle serait baîllée, par les gardes de la corporation, à chacun changeur par droit d’ordre ». Cette prescription fort libérale était absolument nécessaire au commerce très important de cette époque dont les changeurs étaient aussi les banquiers. Mais voici une corporation beaucoup moins utile qui jouit également du droit de travailler le dimanche. C’est celle des Tréfiliers de fer, de Rouen, quelque chose comme les faiseurs d’épingles, qui d’après leurs statuts, peuvent, jusqu’au couvre-feu du dimanche, « recuire de fil gros » et faire leur filière d’acier ou de fer. Les Fondeurs rouennais étaient un peu dans le même cas, et leurs statuts de 1369 toléraient que le jour où ils devaient aller dans une foire ou un marché ils pussent « apprêter leur oeuvre le jour de devant, à telle heure comme ils voudront, soit jour ou nuict, férie ou non férie », en prévenant seulement un ou deux des Gardes du métier.

Comme on le voit par ces exemples, pris aussi bien à Rouen qu’ailleurs, une très grande tolérance, une indulgence fort étendue régnait au moyen-âge en ce qui concernait l’obligation du chômage du dimanche. On se trompe, et lourdement, quand on pense qu’il existait, le dimanche, un véritable arrêt, une suspension complète de la vie publique, quelque chose comme le dimanche des pays protestants. C’est plus tard, au XVIe siècle, sous l’influence des luttes religieuses, que les lois concernant le repos dominical devinrent de plus en plus sévères. De nombreux arrêts, - j’en trouve onze de cités dans le Traité de la Police de Delamarre, de 1560 à 1698, - prohibèrent alors l’exercice de toute industrie, de tout commerce, en ce jour-là. Jusqu’à la Révolution, les Cabaretiers n’eurent pas le droit de donner à boire durant le temps des offices… Ils se sont rattrapés depuis ! Les Boulangers étaient bien autorisés à vendre du pain, mais il fallait que leur boutique restât fermée.

Au samedi et au dimanche, ne se bornaient pas les jours de chômages. Il y avait encore les vigiles, les veilles des grandes fêtes, ne tombant pas le dimanche, et où l’interdiction de tout travail était exigée par des arrêtés dont l’origine remonte aux édits de Childebert et de Gontran. C’est une prescription qu’à Rouen on retrouve dans de nombreux statuts des corporations : chez les Drapiers, les Eperonniers, les Couvreurs, les Filassiers, les Fondeurs, qui la veille de ces fêtes, cessaient à deux heures de l’après-midi, les Papetiers, les Plâtriers.

Aux grandes fêtes, ces chômages duraient fort longtemps et étaient très incommodes. C’étaient de véritables vacances, comme celles de nos Ecoliers ou de nos Juges. Aussi, très souvent, les Corporations, contrairement à ce qui se passe actuellement, réclamèrent-elles la suppression de ces chômages forcés et inutiles ! Les Balanciers rouennais avaient douze jours de repos après Noël et après Pâques. Ils demandèrent de réduire ces jours de chômage à huit et à pouvoir travailler, le jeudi après la Pentecôte. Les Etaimiers ne pouvaient travailler « la veille d’une fête solennelle dont le jeûne était de commandement de l’Eglise, ni à toutes les veilles de Notre-Dame, la veille du Saint-Sacrement, la veille de Saint-Michel ». Les Fondeurs, dans leurs premiers statuts de 1378, n’avaient le droit de se mettre en besogne que huit jours après Noël, huit jours après Pâques et huit jours après la Pentecôte. Quelques années plus tard, une ordonnance du Bailli, en 1409, réduisait ces chômages à quatre jours après Noël et à trois jours après Pâques et la Pentecôte, tant on comprenait déjà combien nuisaient à l’industrie ces vacances prolongées.

Les Cordiers fêtaient également par huit jours de repos Noël, Pâques et la Pentecôte, comme aussi les Cuisiniers, qui, à cette liste des jours fériés, ajoutaient la Toussaint. Pour eux, le chômage devait être complet, et, de peur qu’on ne violât cette loi, on octroyait chaque année, 16 livres aux gardes de la corporation pour faire en ces jours-là des visites chez les maîtres. Les Boulangers ne pouvaient cuire leur pain ni le dimanche de Noël, ni les jours du Saint-Sacrement, de la Nativité de Saint-Jean-Baptiste et des fêtes de Notre-Dame, sans le congé de justice, et à peine de 30 sols d’amende. Il fallait faire sa provision à l’avance. De même, du reste, pour les Brasseurs rouennais qui ne pouvaient commencer à brasser ou à mettre le mast aux jours de dimanches et aux fêtes-Dieu.

Et ce n’est pas fini ! En dehors de ces grandes fêtes de l’Eglise, la plupart des corporations chômaient encore certaines fêtes de saints, comme celles des patrons de la corporation, ou comme la fête particulière du maître. C’était là de nouvelles occasions de fermer l’atelier. A Rouen, les Boulangers fêtaient Saint Honoré ; les Chapeliers fêtaient Sainte Barbe ; les Eguilletiers chômaient le jour de Saint Cyr, leur patron ; les Futaillers le jour de Saint Cler ; les Charcutiers, Saint Rémy ; les Cuisiniers, le jour de Saint Ouen ; les Cordonniers, le jour de Saint Crépin. IL y avait même certaines corporations qui avaient trois patrons, comme les Toiliers, qui fêtaient Saint Mathurin, Saint Nicolas et Saint Romain. Et tous les trois étaient chômés ! Si on veut avoir une idée générale de ces jours d’interruption dans le travail, de cette fête perpétuelle, on n’a qu’à lire l’Ordonnance de la Loge aux maçons de la Cathédrale, dont nous avons déjà parlé.

« A vigille des Rouvaisons, Saint Jean-Baptiste, Saint Pierre, Saint Paul, l’Assomption, les maçons s’en iront quand on sonne nonne à Saint-Vivien (3 heures de l’après-midi), pour les paroisses et auront pleine journée et ne doivent pas déjeuner forts si ils veulent boire, et ils doivent boire sur leurs pierres.

« Noël, Jour de l’An, de la Tiphaine (Epiphanie), Caresme-Prenant, le Sacrement, Saint Laurent, Saint Martin, la Toussaint, la Purification, l’Annonciation, la Conception Notre-Dame, Saint Mathias, Saint Marc, Saint Philippe, Saint Jacques, Saint Jean-Porte-Latine, Saint Barnabé, Saint Martial, Saint Barthélemy, Saint Lucas, Saint Simon, Saint Jude, Saint André, Saint Thomas, à ces vingt-trois fêtes dessus dites, s’en iront quand vespres seront sonnées et auront pleines journées. Le jeudi après Pâques et la veille Saint-Michel, s’en iront à nonne Notre-Dame de volée et doivent en avoir pleine journée ».

Les Boulangers de Paris n’avaient pas moins, en dehors des dimanches et des vigiles, de 27 jours de fêtes dans l’année ! Et c’était une des corporations les plus occupées !

Ce n’est pas tout. Il fallait ajouter le chômage du jour des fêtes de la paroisse, du maître, de sa femme, puis les enterrements de maîtres ou de compagnons auxquels assistait la communauté ; les entrées solennelles des rois ou des princes. Bref, un tiers de la vie ouvrière était consacré au chômage. M. Alfred Franklin, si documenté en ces matières, en a fait le compte ainsi :

« Dimanches, 52 jours. - Veilles des dimanches (demi-chômage), 26 jours. - Fêtes mobiles, 4. - Veille de ces fêtes (demi-chômage), 2. - Fêtes fixes, 22. - Veille de ces fêtes (demi-chômage), 11. - Fêtes patronales, 6. - Veille de ces fêtes (demi-chômage), 3. - Divers, 15. - Total : 141 jours ».

Certaines communautés, comme les Tréfiliers d’Archal de Paris, qui avaient un mois de congé pendant le mois d’août, voyaient l’année ainsi partagée : jours de repos : 171 ; jours de travail : 194 ; soit, à peu près, un jour de repos sur deux.

En réalité, cette multiplicité des jours chômés, si elle amenait un repos pour l’artisan, n’en était pas moins fort nuisible au commerce. Henri IV, qui avait trouvé la plupart des grands travaux abandonnés, par l’entremise du cardinal d’Ossat, demanda la suppression de plusieurs jours fériés, mais n’obtint rien.

Louis XIV fut plus heureux, mais du diable si vous vous doutez de ce qui fut la cause de cette suppression des jours fériés ? Tout simplement la colonnade du Louvre ! Louis XIV voulait qu’on la finît rapidement ; on ne le pouvait, à cause des jours trop nombreux de chômage pendant lesquels les ouvriers se reposaient. Monarque absolu, Louis XIV estima que « ces jours qui auraient dû être employés en prières et en actions pieuses, ne servaient qu’à la débauche ». Supprimer ces occasions, c’était tout à la fois sauver l’âme des ouvriers et hâter l’achèvement du Louvre ! Colbert négocia donc avec l’archevêque Harduin de Pérefixe, et du coup, 13 jours de fête sur 32 furent supprimés. Dès 1658, La Fontaine indiquait, du reste, dans sa fable du Savetier et du Financier, l’inconvénient de ces jours fériés trop répétés :

Le mal est que dans l’an, s’entremêlent des jours
Qu’il faut chômer. On nous ruine en fête
L’une fait tort à l’autre et Monsieur le Curé
De quelque nouveau saint charge toujours son prône.

Il est vrai que pour les saints… restants et maintenus, l’ordonnance de 1764 exigeait un chômage tout ce qu’il y a de plus rigoureux. De nouveau, heureusement, un mandement du 11 février 1778 supprima 13 jours de fête, malgré l’opposition du Parlement. On prétendit alors dans le public que les magistrats ne tenaient tant aux saints évincés que parce qu’ils représentaient 13 jours de congé ! Ils cédèrent cependant et les malheureux saints, qui perdirent en eux leur dernier appui, eurent encore l’humiliation de se voir chansonnés dans des couplets fort irrespectueux, dont voici un spécimen :

Un ange me dit : J’arrive des Cieux
Où c’est un bacchanal énorme.
On voit mille séditieux
Au sujet de cette réforme.
Des Saints qui s’y trouvent compris,
Grands et petits,
Font les diables… en Paradis !...

Somme toute, malgré tous ces chômages, contre lesquels on protestait à cette époque, contrairement à ce qui a lieu de nos jours, l’ouvrier n’était pas beaucoup plus heureux, car cet excès des fêtes chômées avait sur le taux des salaires une influence mauvaise. En rendant le travail plus rare, dit M. d’Avenel, il semble qu’elles auraient dû le faire renchérir, ce qui eût été à l’avantage des artisans. Mais elles restreignaient la production, augmentaient par là le prix de toutes les marchandises, en paralysant par suite la consommation et diminuaient la demande de bras, c’est-à-dire de salaires. Il est donc vraisemblable que les travailleurs, par ces lois forcées, voyaient leurs recettes amoindries et leurs dépenses accrues et que le charme d’un repos obligatoire ne compensait pas la privation d’autres jouissances.

En réalité, la vérité est - comme toujours - entre les deux extrêmes. Entre cet abus des chômages répétés, tel qu’on le voit surtout au XVIIIe siècle, entre le dimanche obligatoire, le loisir imposé et d’autre part le labeur sans interruption, le travail forcé, tel que le rêvèrent l’abbé de Saint-Pierre et Napoléon, qui, dans une très curieuse lettre à Portalis, disait : « qu’il aurait voulu ordonner que le dimanche les boutiques fussent toutes ouvertes », il y a place pour une solution plus raisonnée, plus logique, consentie de part et d’autre, et basée sur le respect de la liberté.

GEORGES DUBOSC

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