Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Flaubert ou le scandale cauchois par Anne Bernet


flaubert.jpg

Les mariniers qui descendaient la Seine à la nuit close s’avisèrent, dès la fin de l’an 1851, qu’un nouveau fanal s’était allumé sur le fleuve, aux approches de Rouen. L’endroit s’appelait Croisset. On disait qu’un fils de famille, de santé fragile, s’y était retiré, afin de soigner ses nerfs et d’y travailler en paix. Le jeune homme - il avait une trentaine d’années - veillait fort tard. Il arrivait que la lampe, dans son bureau, brûlât toute la nuit, et même qu’elle fût encore allumée au petit matin. On se demandait à quelle tâche titanesque s’était attelé ce souffreteux... Et combien il en abattait pendant ses veilles, si pratiques pour la navigation fluviale...
Les mariniers eussent été bien surpris de découvrir leur gringalet, et d’apprendre que, suant, penché sur des rames de papier, il passait son temps avec une femme qui, pour être le fruit de son imagination, était devenue plus réelle que toutes les vivantes. Cette étrange mauviette était un géant rubicond et moustachu, issu d’une lignée de médecins. Mais, démentant sa stature et son environnement familial, Gustave Flaubert avait des sensibilités de demoiselle. Cependant, il n’était pas susceptible. Ainsi avait-il admis honnêtement l’échec, cuisant pour sa vanité d’auteur débutant, de son « meilleur » manuscrit, une ambitieuse « Tentation de Saint Antoine ».
Les amis, victimes de la première lecture, lui avaient conseillé de jeter la chose au feu et d’apprendre à maîtriser et ses sentiments excessifs et son style qui ne l’était pas moins. Ces censeurs, alors, l’avaient condamné au pensum qui, tous les soirs, quatre années pleines, l’avait rivé à son bureau. Une histoire bien sordide, bien piteuse, bien ordinaire, comme la province savait les distiller en ce milieu du XIXe siècle.
Chirurgien-chef de l’Hôtel-Dieu de Rouen, le docteur Flaubert, père de Gustave, avait eu parmi ses étudiants un brave garçon nommé Delamare. Ce n’était pas une lumière et, renonçant à préparer le concours de l’internat, et même à finir sa médecine, il avait opté pour la situation bâtarde « d’officier de santé », qui formait des praticiens au rabais, utiles dans les campagnes perdues où les diplômés n’avaient cure de s’enterrer. Delamare s’était donc établi à Ris, en Seine-Inférieure. Il aurait pu y vivre tranquille et être apprécié s’il n’avait eu le tort d’épouser une trop jolie jeune fille, Delphine Couturier, qui avait la tête farcie de romans sentimentaux.

Un gringalet amoureux d’une ombre

Elle n’avait pas tardé à se dessécher d’ennui auprès de son lourdaud ; lui avait fait porter les plus hautes cornes du canton, sans qu’il en sache rien évidemment, s’était révélée nymphomane et avait ruiné son ménage en dépenses extravagantes. Couronnant le tout, Mme Delamare était morte à vingt-sept ans, dans des conditions assez troubles pour laisser soupçonner un suicide. Et son benêt de mari, inconsolable, l’avait suivie dans la tombe quelques mois après... C’était à pleurer, de rire ou de pitié, selon les goûts. Telle était la composition imposée à Gustave Flaubert.
Or, Flaubert était tombé amoureux de cette pauvre Delphine. Platoniquement, puisqu’elle était morte ; mais il la plaignait. Au fond, elle lui ressemblait comme une soeur : amoureuse, romantique, naïve, et tuée par le réalisme de cette époque bourgeoise ! Ayant reconnu les assassins de son double idéal, Flaubert entreprit de leur régler leur compte. Le supplice, qu’il devait définir un jour, en préparant « Salammbô », était joliment raffiné : « Soyons féroces ! Versons de l’eau-de-vie sur ce siècle sucré. Noyons le bourgeois dans un grog à 11 000° et que la gueule lui en brûle, et qu’il en crie de douleur ! »
Le bourgeois cria de rage. Oubliant le bourg de Ris et les Delamare, qu’il ne pouvait nommer, Gustave avait bâti, sur les confins du pays de Caux et de la Picardie, le village de Yonville-l’Abbaye. Une seule rue, partagée entre l’église et les halles, une mairie sommée d’un coq gaulois, l’inévitable auberge du Lion d’Or, son billard, sa patronne... Et la pharmacie, unique curiosité locale, hormis l’hebdomadaire voiture pour Rouen...
C’était dans ce trou qu’il avait installé sa belle Emma, dont il dirait un jour : « Madame Bovary, c’est moi ! » Qu’est-ce qu’Emma Bovary, née Rouault ? Une ravissante fille de fermier fortuné, dont la grâce, jointe à une éducation trop pourléchée pour son milieu, fait une insatisfaite chronique. Au lieu d’apprécier son sort, qui l’a transformée en femme de médecin rural au lieu de la laisser dans la laiterie paternelle, Emma rêve de noblesse, de bals et de voyages en Italie.

D’un vaudeville pitoyable, une tragédie



Mais ce qui enfonce la jeune femme dans son dégoût et son désespoir, c’est bien la vulgarité de son milieu. Non pas tant les paysans. Il y a chez le père Rouault une solidité terrienne qui manque malheureusement à sa fille. Et, quand Flaubert observait cette société gaillarde, paillarde et joyeuse, pas toujours raffinée mais bon enfant, telle qu’il l’a décrite lors des noces gargantuesques d’Emma, il le faisait avec indulgence. Le petit peuple n’est pas l’objet de ses colères ; il les réserve toutes à la bourgeoisie campagnarde, espèce détestable. Il en épingle tous les types. Si le pharmacien Homais, monument de sottise et de prétention, reste dans la littérature comme la caricature géniale du genre, il faut avouer qu’il est bien entouré. Rodolphe, le bellâtre faussement aristocratique, Léon, le jeune oison, le notaire qui rembourserait volontiers les dettes d’Emma si elle était accommodante... Et Bovary lui-même, ni paysan, ni citadin, mal dégrossi, à la fois gentil et égoïste, et si bête... Qu’Emma ait envie de les fuir est compréhensible.

La légende de Saint-julien l’Hospitalier



Où fuit-elle ? Pas loin, puisqu’elle ne va jamais plus loin que Rouen. Flaubert propose d’ailleurs une nomenclature de sa ville lors de la promenade en fiacre du couple adultère qui parcourt le centre et les faubourgs. Mais le coeur de Rouen demeure sa cathédrale. Flaubert, en fait, en romantique rentré qu’il est, est un passionné du Moyen Age. Sa fascination pour le quartier de l’eau de Robec, médiéval en diable, qu’il qualifie de « Venise puante », est évidente. La cathédrale est son double lumineux. Emma s’y accroche un instant comme à une bouée de salut dans son péché, tandis qu’un suisse imperturbable en propose la visite guidée et détaillée.
Elle s’y accroche sans la regarder, pas même « le portail nord » ! Flaubert, lui, aura passé un temps fou le nez en l’air à contempler les sculptures gothiques des façades et les vitraux. Il en tirera deux de ses « Trois contes ».
Ainsi aura-t-il découvert dans la petite Salomé la tête en bas qui tournera la sienne au point de lui inspirer les trente pages de « Hérodias » ; et dans les vitraux la légende de Saint Julien l’Hospitalier, ce chasseur impénitent qui tua ses parents et expia ses crimes par une vie de prières.
Cet héritage, Flaubert le revendique quand il écrit « et voilà la légende de Saint Julien l’Hospitalier telle qu’on la trouve sur un vitrail d’église, dans mon pays ». il a raison.
Là, il a puisé ses plus beau textes.

Les commentaires sont fermés.