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Le duché normand de monsieur de La Varende par anne Bernet

source: Les Provinciales d'Anne Bernet


Il semble parfois que certains hommes, en venant au monde, se soient trompés de siècle. Jean-Balthazar Mallard, comte de La Varende, était de cette race. Son siècle était trop petit pour lui.

Il aurait dû naître Viking et « chanter la messe des épées » sur les côtes de Neustrie. Il aurait dû chevaucher parmi les grands barons de Guillaume, duc et bâtard ; et roi... Il aurait dû être chevalier de Malte et mener en Méditerranée une galère de la Religion. Il aurait dû compter parmi ces gentilshommes campagnards, qui jamais n’avaient vu Versailles et qui se firent étriper dans l’obstinée et vaillante chouannerie de Monsieur de Frotté. Mais c’est en 1887 qu’il naquit... Sa double ascendance normande et bretonne, l’exemple de son grand-père maternel, l’amiral Fleuriot de Langle, lui donnèrent très jeune le goût des choses maritimes. La Varende voulut entrer à Navale. Il dut renoncer. De même il se crut artiste peintre et sculpteur. Aurait-il trouvé là sa voie ? En 1918, il revint de la guerre que, réformé, il avait faite dans l’emploi périlleux de brancardier, blessé jusqu’à l’âme, saturé d’horreur et de souffrances. Alors, la Normandie le sauva.


Jean de La Varende avait trois ans lorsque sa mère, restée veuve un mois à peine après la naissance de ce fils cadet, incapable de soutenir plus longtemps terres et château, dans la solitude d’une province qu’elle n’aimait pas, rentra en Bretagne. L’enfant n’avait pas eu conscience de son solage natal ; le déracinement brutal le lui fit connaître. Adulte, il décrivit ainsi son arrivée à Rennes et ses conséquences à long terme : « Je dois tout au mal du pays. J’ai été giflé, attaqué, mordu, propulsé par la nostalgie. (...) Dès l’instant où je mis le pied dans cette chère ville [Rennes] je suis devenu Normand conscient, Normand enragé, frénétique. La Normandie m’apparut une terre de promission ».

A l’aube des années folles, un riche mariage et le triste hasard des malheurs familiaux faisaient tomber le Chamblac, la maison ancestrale, dans l’hoirie du cadet. Une étrange alchimie allait bientôt y muer le châtelain en écrivain. Au centre d’une oeuvre de romancier, de nouvelliste, d’historien, d’hagiographe, un personnage aux visages démultipliés allait resplendir : la Normandie.

Par le pouvoir de son talent et de sa plume, La Varende serait tour à tour tous ceux qu’il n’avait pu être. Et, comme ceux-là étaient de son sang, il leur redonna vie.

Un peu vite, des critiques ont jugé La Varende si féru de sa noblesse qu’il aurait systématiquement, dans ses livres, donné le premier rôle à l’aristocratie. L’affirmation est à la fois vraie et fausse, juste et injuste. La République s’est acharnée à toujours caricaturer le second ordre, à le peindre infâme et tyrannique. Aristocratie signifie « pouvoir des meilleurs » ; La Varende, avec la fureur des descendants et des continuateurs, entreprit de dire ce qu’avait été la vraie noblesse française et à quel point, si souvent, elle avait été, en effet, composée des meilleurs. Il le démontra, tout naturellement, à travers l’armorial de Normandie et parmi les branches de son arbre généalogique. A bien y regarder, le panorama est complet : des origines du duché à 1943. A un bout, le duc Guillaume, fils de Robert le Diable et d’Arlette de Falaise qui n’était pas la fille d’un prince mais celle d’un pelletier de cette ville. A l’autre, le descendant solitaire de « Noël de guerre », qui, dans une chambre déserte et glaciale, tandis que les bombardiers passent dans le ciel sans étoiles, évoque et invoque, mêlant promesses et prières, les âmes secourables des ancêtres. Et, entre eux, entre le Conquérant et le vaincu, il a les Broglie, les Tainchebraye, les Galart, les La Bare, les Ghauville, les d’Anville, si pétris de fierté, de bravoure, de sang et de chair, qu’il est devenu impossible, du moins parfaitement inutile, de vouloir dissocier ceux qui vécurent de ceux qui doivent tout au maître de Chamblac. Près d’eux veillent les grandes femmes, qui sont mères ou amantes, mais rarement les deux. Nobles ou paysannes, c’est à travers elles que se confondront les familles en une souche unique, semblablement glorieuse et héroïque, celle que La Varende baptisa « Les Manants du Roi ». Peut-être parce qu’elle n’empêcha pas Guillaume d’aller très loin, peut-être parce que le Normand, s’il est catholique, n’en est pas moins porté sans vergogne sur les joies de l’amour, dans les prés ou dans les alcôves, la bâtardise n’a jamais été mal vue en Normandie ; ni les filles qui avaient fêté Pâques avant les Rameaux...

Quand Manfred de La Bare est tué en prenant une barricade communarde et que son frère, Gaston, « Le Centaure de Dieu », refuse de renoncer à la prêtrise pour sauver le nom, le vieux marquis de La Bare n’a aucune honte à reconnaître l’enfant que Manfred avait eu de Ferline, laquelle était déjà une cousine de la main gauche. Mieux encore : le petit Georges n’apparaît pas comme le fruit du péché, mais comme le rejeton miraculeux que, dans Sa bonté, Dieu daigne donner à cette souche qui allait mourir et qui L’avait si longtemps, si vaillamment et si paillardement servi. Et combien d’autres, dans l’oeuvre, qui ne rougissent pas d’être « très proches parents » de leurs Messieurs. Où suivre La Varende en Normandie ? Partout ! Sortez de Cherbourg, prenez la route de Goury, continuez vers La Hague, le Nez de Jobourg et Vauville. Pour guide, n’emportez rien d’autre que « Les Manants du Roi » et relisez « La Fugue », celle qui conduit Jacques de Galart, au lendemain de l’excommunication de l’Action française en 1926, vers « l’Acropole de la Normandie », vers les certitudes enracinées de sa province et de sa race. Personne ne vous dira mieux la sauvagerie, la noblesse et le tragique de ce circuit. Allez à Caen, dont le massacre en 1944 déchira La Varende qui croyait voir assassiner une seconde fois les morts. Entrez dans l’Abbaye au Hommes. Ici, en septembre 1080, fut inhumé le duc Guillaume, cet homme qui, parti de presque rien, avait reconquis le duché que sa bâtardise lui refusait, y avait fait régner une telle paix qu’un collier d’or laissé pendu à une branche y fut retrouvé intouché un an plus tard, et avait ceint la couronne d’Angleterre. Et c’est au biographe inspiré qu’il faut, sous les voûtes, demander de vous raconter l’étrange histoire de ces obsèques. Allez au Mont-Saint-Michel, en partant d’Argentan, quand « la saison s’incline vers l’automne ». Suivez le grand pèlerin, ce Normand du Moyen Age qui, s’en revenant de Jérusalem, voulait mourir aux pieds de l’Archange patron de la province. C’est la première nouvelle dans « Heureux les humbles ».


Le bocage, le vrai bocage

Allez de Rouen au Chamblac, en passant par Boutroude et Bernay, suivant la folle course de l’octogénaire comtesse de Bernberg née Galart, qui veut arracher l’un de ses fermiers aux Prussiens. C’est dans « Pays d’Ouche ». Allez en Normandie et lisez La Varende. La Normandie de La Varende est aristocratique et amoureuse. En un mot, elle est très royaliste ; elle est chouanne. Paradoxalement, La Varende n’a écrit aucun livre consacré à la chouannerie normande ni à Louis de Frotté qui fut pourtant, sans doute, de tous les héros, celui que l’écrivain aima le mieux. Et pourtant, la chouannerie et Frotté hantent tous deux nombre de pages sublimes. Si deux nouvelles seulement lui sont entièrement consacrées (« Le Dîner de la Fosse » et « Le Bouffon blanc »), la geste royale de Normandie reste le filigrane du « Centaure de Dieu », de « Nez-de-cuir », des « Manants du Roi », de plusieurs textes de « Pays d’Ouche » et d’ « Heureux les humbles », ainsi que de la trilogie des d’Anville. Elle fut, dans le sacrifice et le martyre, l’apothéose glorieuse des Meilleurs qui demeurèrent inconsolables ensuite de ne plus retrouver pareille cause et pareille ferveur.

Autres fiertés que se partagent gentilshommes et paysans, et même des hommes d’Eglise : le cheval et la chasse. La Normandie est pays de haras et de cavaliers. Roger de Tainchebraye, « Nez-de-cuir », aime les femmes, certes, mais aucune n’obtiendra de lui les larmes de chagrin qu’il versera pour son pur-sang, Agramant, qu’il tue involontairement dans une course insensée à travers les champs. Rien d’étonnant alors à ce que La Varende ait peint d’admirables figures de piqueux et cochers, plus passionnés encore, s’il se peut, par la vénerie ou les étalons que ne le sont les seigneurs... Ce que La Varende traque, c’est le Normand, le Normand dans les situations et à toutes les époques, comme étant l’émanation parfaite de la terre qui l’a produit. La terre elle-même ne vient qu’ensuite et, preuve encore de l’amour sauvage que lui vouait l’écrivain, elle est dite comme à la dérobade, au mot à mot, par allusion souvent.

La grande description minutieuse est rare. Deux raisons à cela : avant que l’Ouest soit mutilé par les remembrements abusifs, le bocage, le bocage coupait la vue, et le brouillard aussi... La Normandie se révélait par échappées ; le toit d’un château ici, la roue d’un moulin sur la rivière ailleurs. Mais la vue (La Varende était myope) comptait moins que le bruit. Une chanson surprise au détour d’un chemin, le pas d’un cheval, les sonneries de cloches, le murmure de l’eau sont, avec des notations de couleurs, les seules indications révélées au lecteur. Et pourtant, par ce procédé, jamais ne furent si bien comptés les Normands et la Normandie... jamais La Varende ne sera si bien conté par Anne Brassié qui a fait sa biographie. Des sots ont prétendu que La Varende était un pessimiste et qu’il poussait au désespoir. C’est vrai que le suicide est un thème souvent abordé. Mais, si La Varende, en vous prenant aux tripes, est capable de vous faire sangloter, il n’a pas son pareil non plus pour donner des leçons de courage et remettre debout les gens de bonne race.

Anne Bernet

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